revue de presse

A Lampedusa, des images «dignes d’un camp de concentration»

Les «images de la honte»: une vidéo montre le traitement humiliant infligé aux réfugiés lors de leur arrivée sur l’île. Hasard du calendrier? Elle suscite une vague d’indignation à l’occasion de la Journée internationale des migrants

On ne peut pas être plus clair. «Lampedusa, la honte de l’Italie», titre L’Unità:

Que voit-on sur cette une du quotidien de gauche italien? Des gens aspergés avec un jet désinfectant, nus, au froid, devant tout le monde. Les images qui viennent d’être tournées sur l’île italienne de Lampedusa, là où arrivent les migrants africains ou du Proche-Orient en quête d’un très improbable meilleur monde en Europe, créent une onde de choc. Une vive polémique a donc naturellement surgi entre l’Italie et la Commission européenne à ce propos, sur Twitter puis par voie de communiqué, par la commissaire à la Justice et aux Affaires intérieures, Cecilia Malmström, qui s’indigne de ce «traitement épouvantable»:

Bruxelles a par ailleurs menacé de stopper les aides européennes à l’Italie destinées à la gestion des flux migratoires, rapporte La Stampa.

Boum. Une horreur de plus sur le front sud de l’UE. Depuis, l’affaire embarrasse le Conseil italien et son président jusqu’alors en état de grâce, Enrico Letta, qui a ordonné une enquête administrative «approfondie» en promettant de «sanctionner les responsables». S’il y en a. Car «tout part d’une séquence vidéo filmée en cachette par un immigré, un certain Kalid», réfugié présent au centre depuis 65 jours qui dit: «On est traités comme des chiens», affirmant que le même traitement est infligé aux femmes. La séquence a été ensuite transmise à la deuxième chaîne de la RAI, qui l’a diffusée lundi dans son journal télévisé TG2.

Du benzoate de benzyle

On y voit des immigrés, mais tous des hommes. «Nus, à l’intérieur d’un conteneur, dans l’attente d’entrer dans une espèce de douche où un opérateur sanitaire les pulvérise à l’aide d’une solution diluée de benzoate de benzyle, l’un après l’autre. Selon l’Agence française du médicament, interrogée par Le Figaro, ce produit est habituellement utilisé pour le traitement de la gale et d’autres parasites et infections de la peau. Le commentaire off assimile ce centre d’accueil à un «Lager» (un camp), abritant des «scènes dignes d’un camp de concentration.» La comparaison, lourde, est reprise par la maire de l’île, Giusi Nicolini.

Et d’ajouter que «ces accusations révoltent l’administrateur délégué de la coopérative sociale qui gère l’endroit depuis cinq ans: «Ce traitement, habituel, est prescrit par les autorités sanitaires. Il est effectué dans l’intérêt du migrant, pour le protéger contre toute infection. Il ne s’agit pas de DDT ou de gaz. Le produit doit être dilué sur l’ensemble du corps par des mains expertes pour éviter toute irritation, brûlure ou autres effets collatéraux», déclare-t-il au Corriere della sera

«Droit à l’asile»

Philippe Hensmans, le directeur d’Amnesty International Belgique, a répondu aux questions de L’Avenir et pense que les Italiens «ont traité ces personnes de manière inacceptable. Le centre de Lampedusa est prévu pour 380 résidents et il en compte 500, mais qu’on ne me dise pas qu’ils sont incapables de gérer la situation correctement et respectueusement! L’Italie a les moyens et les ressources nécessaires. Elle a reçu 30 millions de l’Union européenne pour la prise en charge des réfugiés. Les personnes qui arrivent à Lampedusa proviennent de pays en crise ou en guerre. Ils sont Egyptiens, Soudanais, Erythréens, Syriens et ils ont droit à l’asile.»

L’ennui, avec cette histoire, c’est qu’il y a un doute. 20 minutes explique qu’«interrogé à la radio», le même administrateur «s’est défendu en expliquant qu’il fallait remettre ces images dans leur contexte». Quel est-il? «Nous avons accueilli trois bateaux dans lesquels des cas de rage étaient fortement suspectés. Normalement, quand la suspicion est faible, le traitement se fait à l’infirmerie, mais quand, comme là, on parle de 104 personnes, on a besoin de locaux adaptés», a-t-il affirmé. Selon lui, le traitement a duré une heure et demie. «A un moment, des réfugiés se sont impatientés et ont commencé à se déshabiller; ils ont clairement mis en scène ce qu’on a vu ensuite à la télévision», a-t-il ajouté.

Quelles preuves?

Ce qui change un peu tout. Car la rage, évidemment, c’est grave. Quelles preuves? Personne n’en donne. L’Italie va donc «devoir s’expliquer sur ce qui se passe à Lampedusa», indique Radio France internationale. Et, «hasard du calendrier, l’Union européenne a la possibilité d’agir dès ce jeudi, lit-on dans L’Humanité. La question de la migration figure à l’ordre du jour du Conseil européen, jusqu’à vendredi à Bruxelles. Les dirigeants des Vingt-Huit vont examiner des propositions de la Commission européenne visant à réformer le droit d’asile en permettant aux réfugiés de demander à bénéficier d’une protection avant même d’être arrivés sur le sol européen.» D’ailleurs, voir des gens «comme des voitures attendant de passer au karcher» – l’image est de L’Express – «ne pouvait pas avoir plus d’impact qu’aujourd’hui, Journée internationale des migrants», lit-on sur le site Slate Afrique.

Le journaliste d’origine camerounaise Faustin Akafack, secrétaire général du réseau Media Interculturali Emilia Romagna, confie, lui, à La Voix de l’Amérique, que «le problème avec cette question de Lampedusa, c’est que c’est géré par des structures privées qui gagnent des marchés, et personne ne fait ce qu’il faut pour vérifier si les conditions sont humaines». De là à parler de mafia, il n’y a qu’un pas. «Il faut des incidents comme la diffusion de cette vidéo pour que le public se scandalise», ajoute-t-il, dénonçant une hypocrisie généralisée. «C’est dommage», souligne-t-il.

«Nettoyage ethnique»

Et d’ajouter qu’«une fois les caméras éteintes, les micros éteints, tout redevient normal». Il est vrai que l’Italie, elle le dit souvent, est un peu abandonnée à elle-même. Mais elle ne dit pas non plus «la vérité, à savoir que l’Union européenne investit beaucoup, beaucoup de fonds pour gérer le phénomène de l’immigration sur les côtes européennes. A son avis, il faudrait que l’Italie respecte mieux les droits humains et modifie sa législation draconienne sur l’immigration.» «C’est triste de voir qu’ici, des êtres humains sont moins bien traités que des animaux», renchérit le journal politique de gauche Il Manifesto , en titrant en une: «Pulizia etnica».

Traduction: «nettoyage ethnique». Décidément, avec cette affaire, les pires démons de l’Histoire sont convoqués.

Publicité