On a beau apprécier l'art allemand du consensus, il y a parfois des jours où la grande coalition au pouvoir à Berlin ressemble un peu au mariage de la carpe et du lapin. L'image ne s'impose pas uniquement par les objectifs divergents que se sont donnés les deux partis, en ce début de semaine, en se lançant chacun dans une réflexion sur leurs fondements politiques respectifs. Alors que le SPD rêve d'un retour à l'Etat providence, avec plus d'impôts, la CDU veut moins d'Etat et plus d'initiatives et de responsabilités personnelles.

Ni même parce que le SPD, en recherche continuelle d'un cap, en est à son quatrième programme fondamental en quatre ans contre six pour toute l'histoire de la CDU depuis 1949.

Mais ce lundi, au Palais des Congrès de Berlin, le SPD, en accueillant son futur président, Kurt Beck, avait l'air aussi frais qu'un poisson ayant sauté la veille hors de son bocal. Alors que le lapin Angela Merkel gambade dans les sondages.

Ironie du destin, l'ancien président du SPD, Matthias Platzeck, qui avait lancé les travaux de ravalement de façade et de contenu de son parti, avait baptisé son congrès «la force du renouveau». Celle-ci lui aura fait défaut après 143 jours de présidence achevée brutalement par une maladie nerveuse. C'est donc un parti déstabilisé que Kurt Beck devait rassurer: succession rapide des présidents - Franz Müntefering puis Matthias Platzeck -, démotivation après une longue série de défaites électorales régionales et érosion des membres après les réformes sociales impopulaires de Gerhard Schröder.

Il n'était donc plus question pour lui de reprendre le thème que les rénovateurs du parti tentent de généraliser, le passage de l'Etat social égalitaire à l'Etat équitable. Face à la diminution des ressources financières, à l'augmentation des besoins pour l'éducation et la prise en charge d'une population vieillissante, l'idée avait pris corps au sein du SPD que le rôle essentiel de l'Etat, faute de moyens, consistait «à assurer moins l'égalité des résultats que l'égalité des chances», selon le mot du ministre des Finances, Peer Steinbrück. L'Etat équitable à la place de l'Etat égalitaire. Pour Matthias Platzeck, la justice sociale devait être, «davantage qu'une répartition matérielle, une répartition des chances mais exigeant l'investissement de chacun».

Mais Kurt Beck, qui a besoin de s'assurer du soutien de sa base et de lui redonner confiance, ne pouvait guère faire autrement que revenir au thème cher au SPD, celui de l'Etat providence. La clientèle traditionnelle du SPD veut un Etat capable de fonctionner et de redistribuer les richesses. Consolider une société qui ne laisse personne à l'écart. En évoquant d'emblée une inévitable augmentation des impôts pour affronter les défis de l'Etat, Kurt Beck ne se rend certes pas populaire partout en Allemagne, mais il sait qu'il sera entendu et compris par sa base électorale. Son message est clair: «Augmentons les impôts, en particulier sur les hauts revenus, plutôt que les cotisations qui pèsent sur les assurés ou les charges sociales qui freinent la création d'emploi.» De plus, l'idée de taxer les riches est plus mobilisatrice à gauche que celle de faire des économies.

Kurt Beck, dans une interview, évoquait même la possibilité de faire passer la quote-part fiscale de l'Etat à 20%, ce qui ramènerait quelque 14 milliards d'euros dans les caisses de l'Etat. De quoi faire hurler ses partenaires de la CDU qui, eux, veulent au contraire appuyer sur les économies et la responsabilité individuelle pour réduire la taille de l'Etat.

Pour autant, cette augmentation d'impôts ne suffirait pas à maintenir le niveau actuel du système social. Plus de 80 milliards d'euros, un tiers du budget fédéral, pour les retraites, le chômage ou la santé. Or la priorité de l'Etat doit aller à l'éducation et à l'assistance des enfants, a défini Kurt Beck, introduisant au passage un glissement vers l'Etat «garant de l'égalité des chances». Car il faudra choisir, a-t-il prévenu en évoquant un «Etat social prévoyant» qui devra être efficient et procéder à des transferts de charges. Mais prudent, il n'a pas encore dit au détriment de qui.

La CDU, qui n'a pas caché son intention de se démarquer clairement de son partenaire social-démocrate et de «dépasser l'Etat paternaliste», veut au contraire faire maigrir ce dernier. «L'Etat est surchargé et doit renoncer à des tâches», selon le secrétaire général de la CDU, Ronald Pofalla, qui présidera un groupe de 60 personnes chargées de redéfinir les valeurs et objectifs identitaires du parti. Alors qu'en 1949 la CDU estimait dans son premier programme que «le capitalisme n'est pas adapté à l'intérêt social et politique du peuple allemand», le mot d'ordre d'aujourd'hui est «davantage de justice grâce à davantage de liberté». SPD et CDU s'éloignent l'un de l'autre.

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