Qui connaît Charlie McGreevy? Le commissaire européen est chargé du dossier explosif de son prédécesseur, le Néerlandais Fritz Bolkestein. Mais sa présence, ce mercredi, au Parlement européen pour l'adoption de la fameuse directive «services» était à l'image du souci d'apaisement généralisé sur ce sujet si controversé: plutôt discrète. S'il n'exclut pas de proposer plus tard des mesures pour libéraliser certains secteurs écartés du texte - tel celui de la santé - le commissaire irlandais a préféré rester dans l'ombre d'Evelyne Gebhart, la députée socialiste allemande à l'origine du compromis voté en deuxième lecture à Strasbourg. Preuve que la Commission de Bruxelles a compris la leçon.

Le projet de directive «services» élaboré par Fritz Bolkestein avait, rappelons-le, suscité un tir de barrage de forces aux intérêts divergents, mais soudain unies pour dénoncer le fameux principe du pays d'origine (PPO) dont l'objectif était de permettre aux entreprises de services de travailler où elles veulent, en continuant de respecter la législation nationale de leur siège social.

Ce PPO, caricaturé à l'excès, avait chuté sur l'image du «plombier polonais». «Laissez faire la directive Bolkestein et les plombiers de Varsovie - aussi compétents, mais sous-payés... - viendront réparer vos robinets», clamaient les détracteurs du texte. Tandis que chacun bataillait pour soi: les notaires et les huissiers pour exempter leurs professions, les services d'intérêts généraux (poste, gaz, traitement des eaux) pour faire reconnaître leur caractère «non économique»... Ajoutez à cela les protestations des Etats membres pour qui la législation sur les services est du ressort national... La coupe déborda. Au point que certains mirent le rejet du projet de Constitution européenne en France et aux Pays-Bas sur le dos de «l'ultralibéralisme» version Bolkestein.

Le Parlement européen, ce faisant, a, lui, réussi à ménager la chèvre et le chou. Son texte, approuvé par le Conseil (les Etats membres), lève pas mal d'obstacles à l'installation d'entreprises hors de leur pays d'origine. Il exclut en revanche les services sociaux, enterre le PPO et n'a aucune implication sur le droit du travail. Une victoire politique de l'Assemblée sur une Commission en la matière discréditée.

Car là est au fond la leçon principale de la crise Bolkestein: destinée à ouvrir à la concurrence le mammouth des services pris dans les glaces protectionnistes - ils représentent 70% du PIB mais seulement 20% des échanges -, celle-ci a surtout été le théâtre d'un affrontement des trois pouvoirs: la Commission, qui prétendait imposer sa libéralisation aux gouvernements, les Etats membres et le Parlement. Avec le peuple dans le rôle d'un arbitre influencé par les satires et les slogans. Et les entreprises des dix nouveaux pays membres dans celui du bouc émissaire, alors que l'intégration et l'harmonisation des revenus - clef de la future prospérité - passent par le développement économique des nouveaux membres de l'UE.

Un compromis, pour maintenir ouverte la porte de la libéralisation, était indispensable. Il fallait aussi calmer les peurs légitimes. C'est ce qu'a fait hier le Parlement de Strasbourg, à juste titre. Mais les députés, ce faisant, ont revigoré chez les Etats membres les acteurs les plus anti-européens. Résultat: l'échec logique de la directive Bolkestein condamne l'UE aux petits pas en matière d'ouverture des services. Au risque de laisser se creuser à grandes enjambées sur ce terrain l'écart en termes de productivité et de profits entre une Europe en mal de croissance et ses deux rivaux: les Etats-Unis et les pays émergents d'Asie.

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