Pour l'heure, le calendrier n'a pas changé: c'est bien le 3 octobre prochain que s'ouvriront les négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne (UE). Quand et sur quoi débouchera ce qui promet d'être un «voyage long et compliqué», selon les propres termes de la commissaire aux Relations extérieures, l'Autrichienne Benita Ferrero Waldner, bien malin qui pourrait le dire. Normal, à la vérité, tant le cas de la Turquie – avec ses 71 millions d'habitants de confession musulmane et ses frontières jouxtant l'Iran, l'Irak et la Syrie – diffère de tous les autres. Et pose des problèmes jusqu'ici inédits à l'UE, ce club que certains souhaiteraient voir rester exclusivement chrétien.

Du coup, il est rassurant de voir qu'en dépit des oppositions plus ou moins affichées de certains pays ou leaders européens, la promesse faite à Ankara, le 17 décembre dernier par les Vingt-Cinq, d'ouvrir officiellement les pourparlers sera tenue. Ce n'est déjà pas si mal, dans un contexte européen encore plombé par le non français du 29 mai dernier au Traité constitutionnel, et face à l'instrumentalisation quasi systématique de la «question turque». Dernier exemple en date de ce phénomène: la cacophonie française qui a vu le président Chirac et quelques ambitieux ministres hexagonaux dire ces derniers jours à peu près tout et son contraire sur le sujet. Pitoyable, le théâtre français mérite toutefois qu'on s'y arrête, dans la mesure où il illustre à merveille les ambiguïtés des hommes politiques européens, mais aussi la complexité du problème.

Tout a commencé le 29 juillet dernier, lorsque, remplissant la dernière condition majeure à l'ouverture des négociations d'adhésion, le gouvernement d'Ankara a paraphé à Bruxelles un protocole étendant aux dix pays entrés dans l'UE le 1er mai 2004 – dont la République de Chypre – un accord d'union douanière liant la Turquie à l'Union depuis 1996. Mais, refusant une fois encore d'abattre son principal joker, la Turquie a cependant adjoint à ce document une déclaration stipulant que son geste n'équivalait en rien à une reconnaissance de la République de Chypre.

Rappelons pour mémoire qu'Ankara ne reconnaît que la République turque de Chypre Nord (RTCN), autoproclamée en 1983, neuf ans après l'invasion de cette partie de l'île par les troupes turques, en réponse à un coup d'Etat de nationalistes chypriotes soutenus par les colonels au pouvoir à Athènes et visant à annexer Chypre à la Grèce. Rappelons aussi que seule la République de Chypre (la partie sud de l'île) est reconnue internationalement et a rejoint l'UE le 1er mai 2004, bien que sa population, à majorité chypriote grecque, contrairement à la communauté turque, ait refusé le plan de paix que le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, avait soumis au référendum dans les deux parties de l'île.

Dès le 2 août, et alors que Bruxelles n'a jamais fait de la reconnaissance de la République de Chypre une condition à l'ouverture des négociations d'adhésion, le premier ministre français évoquait clairement son report si Ankara ne reconnaissait pas la République de Chypre. «Il ne me paraît pas concevable qu'un processus de négociations puisse s'ouvrir avec un pays qui ne reconnaîtrait pas chacun des membres de l'Union européenne» affirmait Dominique de Villepin. Des propos tout à fait nouveaux dans la bouche de cet ancien ministre des Affaires étrangères, mais qui peuvent trouver une explication dans le fait que son grand rival, Nicolas Sarkozy, est un adversaire résolu de l'entrée de la Turquie dans l'UE. Après plusieurs jours de contorsions, une «demande de clarification de la position turque» de Jacques Chirac, la France a fini mardi par assouplir sa position en soulignant qu'elle «ne voulait pas ouvrir une nouvelle crise en Europe». En a-t-elle d'ailleurs les moyens?

Mais il n'y a pas qu'en France où la question turque est d'une extrême sensibilité. En Allemagne, où la campagne en vue des élections du 18 septembre bat son plein, la candidate des chrétiens-démocrates à la Chancellerie, Angela Merkel, s'en est également saisie. Mais de manière plus claire, sinon plus responsable, que ses futurs (?) partenaires français. Dans une lettre ouverte à onze chefs d'Etat et de gouvernement européens ainsi qu'au président de la Commission, José Manuel Barroso, celle qui se voit déjà à prendre la place de Gerhard Schröder (favorable, lui, à l'adhésion turque) a réaffirmé, le 25 août dernier, son opposition à l'intégration pleine et entière de la Turquie à l'UE, lui préférant un «partenariat privilégié». «Grâce à ce partenariat, nous pourrions renforcer le développement de la démocratie, de l'Etat de droit et de l'économie de la Turquie, avec qui nous sommes liés pacifiquement dans les questions de défense et de sécurité, notamment au sein de l'OTAN», assure Angela Merkel.

Voilà Ankara averti sur les intentions on ne peut plus claires de la peut-être future première chancelière d'Allemagne. Une chancelière qui pourrait bien faire des émules. Au grand dam d'Ankara qui verrait alors tous ses espoirs de rejoindre l'UE s'envoler. Même un jour lointain

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