Il se passe des choses étonnantes en Algérie, qui renvoient les plus pessimistes à une période douloureuse. Fin des années 80: le Front islamique du salut (FIS) s'empare de la rue, impose ses prêches dans les mosquées, gagne la bataille des urnes. Banni par l'armée, il monte au maquis en 1992, est défait 200 000 morts plus tard à coups de napalm et de redditions. 2006: les islamistes font leur retour sur la scène publique à la faveur de la politique de réconciliation nationale (amnisties) voulue par le président Abdelaziz Bouteflika (2200 détenus libérés).

Après Abassi Madani et Ali Benhadj, les deux leaders historiques du FIS sortis de leur prison, un troisième dirigeant, Rabah Kébir, a été autorisé à rentrer au pays après des années d'exil. Plus symbolique encore est la promotion comme premier ministre du «nationaliste, conservateur et arabiste» Abdelaziz Belkhadem en lieu et place d'Ahmed Ouyahia, traité d'«occidentaliste laïc» et d'«hizb frança» (parti de la France).

En ville, la barbe et le «kamis» (longue robe pour hommes) font une très remarquée réapparition dans les universités et les administrations. La télévision d'Etat cède même à la pression des islamistes en interrompant la retransmission de la Star Academy version libanaise et en diffusant l'appel à la prière cinq fois par jour. Des commerces islamistes rouvrent, offrant des produits allant du livre religieux aux cosmétiques, hidjab, khôl. Pour l'anecdote, la poupée Fulla, la rivale voilée de Barbie (vendue avec son tapis de prière rose), est arrivée en Algérie.

On savait Abdelaziz Bouteflika assez accommodant avec les islamistes - il a conclu une alliance avec un parti islamiste modéré depuis son accession au pouvoir en 1999 -, on le découvre aujourd'hui très généreux. «Plus qu'une main tendue, il s'agit du bras, voire des deux, c'est une effusion», ironisait un journaliste d'Oran.

C'est que le chef d'Etat algérien caresse un rêve: briguer un troisième mandat en 2009 et «devenir en quelque sorte un président à vie à l'instar de bon nombre de dirigeants arabes». Il s'est déjà octroyé presque tous les pouvoirs, a réduit l'opposition à néant, a asservi toutes les institutions, est incontestablement populaire dans les campagnes (qui ne sont plus des coupe-gorge) et même en ville (en dépit du chômage record, de la mal vie, de l'épouvantable crise du logement et de l'état de décrépitude des hôpitaux et des écoles), a rempli les caisses de l'Etat grâce à la manne pétrolière (70 milliards de dollars de réserves de change), discute avec Bush, nargue Chirac quand bon lui semble...

Il lui faut pourtant mieux et plus. Il devrait ainsi procéder avant la fin de l'année à une révision de la Constitution pour renforcer le régime présidentiel, décréter une immunité à vie du président de la République et en finir avec le pouvoir de censure du gouvernement que peut exercer le parlement. «Dictature!» chuchotent quelques éditorialistes, même si le corps électoral pourrait à cette occasion être convoqué pour approuver les amendements. Aucun suspense: le peuple votera oui à 98% parce qu'il est las (il a derrière lui une décennie de violences quotidiennes) et déresponsabilisé (il est privé de tout débat), parce que les opposants n'ont plus de tribune (le maintien de l'état d'urgence interdit les rassemblements) et parce que les islamistes l'encourageront dans ce sens.

Donnant donnant. Ainsi le pur et dur Rabah Kébir, dûment briefé par El Mouradia (palais présidentiel), vient de se prononcer pour un Etat laïque avec un gouvernement islamiste modéré «à la turque» qui accepte les règles du jeu démocratique. On est loin de la république islamique. En une phrase, Kébir vient de consommer sa rupture avec les plus radicaux de l'ancien FIS.

Les islamistes sont divisés. Beau succès pour Bouteflika. Reste ce point d'interrogation: quel avatar pourrait de nouveau rassembler ceux que le pouvoir algérien vient d'absoudre et rendre à la société? L'état de santé précaire du président ou l'exaspération du pouvoir de l'ombre (la sécurité militaire) qui peut reprendre les rênes quand bon lui semble? Dans un contexte international de radicalisation du monde musulman et en présence d'un terrorisme résiduel (500 combattants salafistes encore en activité dans les maquis algériens qui ont fait exploser deux véhicules la semaine passée), une angoisse est palpable.

Ereintés pas les années rouges, les Algériens méritaient sans doute mieux que le dessein monarchique et hasardeux de leur président.

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