Dans son édition du 14 avril, l'hebdomadaire britannique The Economist prenait parti pour Nicolas Sarkozy. Son titre à la une - «La chance de la France» - ne laissait planer aucune ambiguïté. Mais l'illustration choisie, elle, en dit long sur le rapport de l'Hexagone avec le reste du monde, et surtout sur la manière dont les étrangers perçoivent la France et le candidat favori de cette présidentielle. C'est un Sarkozy-Bonaparte, en avant sur son cheval vers la victoire du Pont d'Arcole, que les lecteurs de l'Economist ont découvert par la grâce d'un photomontage.

Bonapartiste donc, plutôt que gaulliste ou libéral: manière de traduire en image l'ivresse de l'action bien connue du candidat de l'UMP, mais aussi ses inclinaisons autoritaires et étatistes. Une image également destinée à illustrer en creux, la sempiternelle «arrogance» française.

Le décor ainsi campé s'est malheureusement confondu avec la réalité électorale. Comme on pouvait le craindre, ni M. Sarkozy, ni Ségolène Royal n'ont osé s'attaquer, durant cette campagne, au mur qui sépare les ambitions de la France de ses capacités à les mettre en œuvre. Peu ou prou, les deux finalistes de l'élection présidentielle ont continué de s'abriter derrière le mythe gaulliste de la dissuasion et son corollaire: l'indépendance stratégique.

Tous les deux, pour des raisons opposées, avaient besoin de cette posture. Le candidat de l'UMP, réputé pro-américain et accusé d'avoir penché, lors de l'intervention militaire, du côté de l'administration Bush, devait chausser ses bottes nationalistes pour faire taire les critiques. Sa rivale socialiste, en situation de faiblesse sur les questions internationales, a jugé n'avoir pas d'autre choix que de durcir le ton. Exemple sur l'Iran, à qui elle souhaite interdire d'accéder au nucléaire civil, position jusqu'auboutiste pour le moins isolée.

La rengaine a donc primé sur l'examen lucide des défis. Au risque de promesses sans lendemain: comment croire Nicolas Sarkozy capable d'imposer des corridors humanitaires au Darfour, alors que même les Etats-Unis se gardent d'envisager une pareille solution?

L'autre déception porte sur les questions européennes. A bien y regarder, l'Europe n'a été présente dans les discours des deux présidentiables que sous deux angles: le règlement de la crise institutionnelle née du non au référendum de mai 2005, et l'aspect socio-économique: contestation de l'indépendance de la Banque centrale européenne, détestation de l'euro fort, invocation de la préférence communautaire pour contrer les délocalisations...

«L'Europe puissance», celle dont tout le monde sait pourtant qu'elle est indispensable aux équilibres mondiaux et futurs, celle qui seule peut permettre de tenir tête à la Russie, à la Chine ou d'incarner une alternative à la pax americana, a disparu dans les oubliettes des urnes françaises. Nicolas Sarkozy, l'air de rien, y a même introduit un coin historique en affirmant que la «France n'a pas inventé la solution finale». Logique, pour un homme politique qui ne cesse d'exprimer sa détestation de la repentance. Mais effarant, lorsqu'on connaît les efforts déployés depuis des décennies de part et d'autre du Rhin pour inventer à la France et à l'Allemagne un destin commun, ou en tout cas conjoint.

Le pire est cette manie qu'ont les deux candidats d'aborder les affaires internationales sous l'angle de la «caisse à outils». Comme s'il existait pour ces défis européens et mondiaux de plus en plus complexes une solution prête à l'emploi et activable depuis l'Elysée, sitôt leur élection acquise.

Il en va ainsi des difficultés institutionnelles que traverse l'Union européenne. M. Sarkozy, soutenu par Angela Merkel et Tony Blair, propose un mini-traité pour la remettre en marche. Mme Royal veut - tout comme M. Bayrou - un nouveau référendum. Mais quid du mot «partenaires»? Pas un des candidats n'a, publiquement et sans équivoque, affirmé son désir de consulter les autres membres de l'UE. L'ex-ministre de l'Intérieur a renoué avec son idée de discuter entre «grands pays». Son adversaire socialiste a, comme sur beaucoup d'autres sujets internationaux, noyé ses propos dans un flou relatif. La riche «caisse à outils» diplomatique hexagonale est supposée pourvoir à l'intendance. C'est le syndrome du «plan B» au niveau mondial: quoi qu'il advienne, la France trouvera une solution.

On peut sourire. Ou estimer que la modestie ne sied pas à un candidat à la présidence d'un pays membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU. Mais l'on peut aussi rester pantois. Surtout quand ces velléités sont exprimées sur fond de rejet de la mondialisation, diabolisée par les deux candidats, même si Nicolas Sarkozy, plus porté sur l'initiative économique, a un discours moins caricatural que sa concurrente.

Les présidentiables français n'ont pas dressé au fil de cette campagne un diagnostic lucide des réalités du monde d'aujourd'hui. Ils ont laissé leurs experts dresser dans leurs programmes l'inventaire des menaces. Puis ils ont tendu aux électeurs un miroir déformant: celui d'une France qui, grâce à eux, pourra s'abstraire du désordre mondial.

*Correspondant du «Temps» à Bruxelles.

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