«L'Allemagne est en progrès, on ne voit pas encore beaucoup plus d'enfants, mais il y a déjà plus de pères!» relevait, non sans humour, un habitant du Prenzlauerberg, l'arrondissement branché devenu le lieu de résidence préféré des nouvelles familles berlinoises. Sur les places de jeu, devant les écoles, dans le tram, dans le fameux Biergarten du Prater, les jeunes hommes poussant le landau en parfaits routiniers font désormais partie de l'image du quartier. C'est l'effet du congé parental. Et grâce à une femme, Ursula von der Leyen, ministre de la Famille.

Depuis deux ans, l'Allemagne vit «une révolution silencieuse». Ce pays avait inventé l'affreux mot de Rabenmutter - mère corbeau - pour celles qui déposaient leur enfant le matin à la crèche. Et, jusqu'il y a peu, il allait de soi que la mère, gardienne du foyer, sacrifie sa carrière professionnelle pour élever ses enfants. Cette image d'une Allemagne engoncée dans une répartition traditionnelle des rôles est en train de changer.

Rendre le pays accueillant pour les enfants, permettre aux femmes de conjuguer les joies et les peines de la famille avec le succès professionnel, c'est toute la politique d'Ursula von der Leyen, étoile montante de la CDU, médecin de formation et mère de sept enfants. Avec son petit air de Farrah Fawcett, elle aura réussi la seule véritable grande réforme de la coalition dirigée par Angela Merkel. Une réforme dont les effets ne sont pas seulement économiques ou démographiques, mais qui contribue à une profonde évolution des mentalités.

Deux ans après l'introduction du congé parental, seize pour cent des pères ont déjà pris un congé de deux mois au minimum pour s'occuper de bébé. Ils étaient à peine trois pour cent auparavant. Un succès, malgré les blocages des traîne-sabots conservateurs de la CDU. Ils accusaient la ministre de vouloir contraindre les pères à changer les couches-culottes.

Le congé parental, qui a succédé aux allocations d'éducation, est une indemnité salariale représentant 67% du dernier salaire, mais au maximum 1800 euros. Il est attribué durant douze mois au père ou à la mère qui interrompt son travail pour s'occuper du nouveau-né. Mais si les deux parents prennent alternativement congé, l'indemnité court jusqu'à quatorze mois au total. La demande est telle que la ministre a dû demander une rallonge de 200 millions d'euros cette année.

L'évolution n'est encore le fait que d'une petite minorité d'hommes, contre deux tiers qui estiment ne pas pouvoir réduire ou interrompre leur temps de travail en raison d'impératifs de carrière ou d'entreprise. De plus, deux tiers des nouveaux pères ne prennent que le minimum de congé, deux mois. Mais la tendance vers un rallongement du congé paternel est donnée par «les jeunes hommes qui occupent des positions dirigeantes inférieures ou intermédiaires et qui ont toujours joué un rôle de précurseurs des nouvelles tendances», selon la ministre.

Cette attitude est plus répandue dans les régions de Berlin, en Bavière et dans le Brandebourg où, précisément, sont installées les entreprises les plus innovatrices en matière de conditions d'emploi. C'est aussi pourquoi la ministre envisage de prolonger le congé parental jusqu'à seize mois si les pères restent au moins quatre mois à la maison.

Plus loin, Ursula von der Leyen espère que son congé provoquera aussi un changement d'attitude des hommes face au travail. Par exemple une réduction des horaires, l'acceptation du travail à mi-temps. «Peut-être que les pères ne se sentiront-ils plus contraints de rester au bureau uniquement parce que leurs collègues sont encore là», ironise-t-elle en évoquant «la qualité des prestations plutôt que la présence passive». Elle espère ainsi que le travail à temps partiel ne sera plus réservé qu'aux femmes, mais accepté naturellement par leurs compagnons.

Le problème, c'est que les temps partiels sont encore trop faiblement encouragés. Si la mère et le père décident ainsi de travailler chacun à mi-temps pour prendre soin de bébé, ils n'auront droit qu'à sept mois d'indemnité.

Du côté démographique, les effets peinent pourtant à se faire sentir. A peine 12000 naissances en plus l'an dernier, ce n'est pas encore la vague nataliste, alors que le taux de fécondité, avec 1,37 enfant par femme, est l'un des plus bas d'Europe.

Par contre, le congé parental a un effet économique plutôt positif pour les familles modestes ou pauvres. Alors que la gauche craignait que seuls les plus riches en profitent, il ne se trouve que 3,5% de parents à percevoir le maximum, soit 1800 euros par mois. Par contre, la moitié des familles ont conservé un revenu identique à celui d'avant la naissance, voire obtenu parfois un supplément.

En fait, ce sont surtout les jeunes parents au début de leur vie professionnelle qui sont ainsi encouragés. Par contre, une autre moitié, bénéficiant de plus hauts revenus, a dû faire face à une diminution du salaire. Mais les femmes retrouvent plus rapidement qu'avant leur emploi, ce qui contribue aussi à diminuer le risque de pauvreté.

En encourageant les pères à s'investir davantage dans l'éducation de leurs enfants, en équilibrant un peu le partage des tâches, ce n'est pas seulement l'image traditionnelle de la famille allemande, ou celle du père, que modifie le congé parental. C'est aussi la relation des Allemands avec le travail. En réalité, la loi prend note des métamorphoses d'une société plus décontractée, où une femme, Angela Merkel, a enfin accédé à la première marche du pouvoir.

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