Mahmoud Ahmadinejad salue à sa manière le 60e anniversaire d'Israël. Un Etat «mourant», en attente d'«annihilation», a répété mercredi le petit négationniste de Téhéran, au moment où George Bush arrivait à Tel Aviv. Le président iranien prend ses désirs pour des réalités: la sécurité d'Israël n'est pas sérieusement menacée. Le Perse bavard a pourtant des raisons de se pourlécher. Les forces que son pays arme et finance pour achever le «mourant» se développent bien. Le Hamas s'incruste à Gaza, y compris en proposant une trêve des roquettes (14 Israéliens blessés hier), par Egyptiens interposés. Le Hezbollah, en humiliant les milices des partis de la coalition au pouvoir à Beyrouth, vient de prendre au Liban un ascendant qui le rend à peu près intouchable.

Cette montée en puissance de forces radicalement hostiles a fait dire à un commentateur israélien que son pays a désormais deux frontières communes avec l'Iran, l'une au sud, l'autre au nord. C'est bien sûr une vision légèrement déformée de la géographie. C'est à peu près celle de George Bush. Quand il parlera de la tribune de la Knesset, le président américain dénoncera l'Iran et ses bras armés comme le principal danger pour l'Etat juif et toute la région. Il dira aussi qu'il n'a pourtant pas perdu tout espoir d'un accord entre le gouvernement israélien et les Palestiniens modérés avant la fin de son propre mandat.

Le processus de négociations ouvert à Annapolis en novembre dernier n'est pas insignifiant. C'est la première fois qu'Israéliens et Palestiniens discutent, officiellement et de manière intensive, d'un possible arrangement final entre eux. L'objectif ne sera atteint que le jour où les deux peuples auront accepté un compromis par un vote. Ce ne sera pas le 31 décembre prochain.

La difficulté extrême de la négociation et la menace iranienne sont bien sûr liées. Mais pas comme on le dit à Jérusalem et à Washington. Les forces qui continuent de prôner la lutte armée - le Hamas et le Hezbollah d'abord - ne sont pas venues de Téhéran: elles y sont allées, pour y prendre appui.

Le Hamas (sunnite) n'est pas un rejeton de la révolution islamique (chiite) en Iran. Il a crû sur l'échec de Yasser Arafat à obtenir, en échange de sa reconnaissance explicite d'Israël, un Etat viable pour les Palestiniens, ou même sa simple promesse palpable.

L'histoire du Hezbollah est encore plus spectaculaire. Jusqu'en 1982, les chiites étaient les laissés pour compte du Liban, les Siciliens du pays, les «déshérités» comme disait alors leur imam. Dans le sud, ils souffraient de l'activité militaire des organisations palestiniennes et des représailles israéliennes qui tombaient sur leurs têtes. Arafat n'était pas leur ami. L'invasion dirigée par Ariel Sharon, qui coïncidait avec les vagues concentriques de la révolution khoméniste, a eu un effet catastrophique - du point de vue d'Israël - dans la communauté chiite. Le Hezbollah s'est constitué dans la résistance à l'occupation étrangère, faisant sienne la cause palestinienne, à la place de l'OLP nationaliste vaincue.

Les chiites libanais, aujourd'hui, se reconnaissent massivement dans le parti de Dieu. Les dénonciations incessantes du parti comme «organisation terroriste», ils les prennent pour eux, comme un opprobre qu'ils ne méritent pas. Les Palestiniens qui ont élu le Hamas, à Gaza et en Cisjordanie, éprouvent exactement les mêmes sentiments, qui alimentent sans fin une rage armée. Rien ne sera résolu au Proche-Orient tant que les masses arabes qui se sentent rejetées ne seront pas réintégrées, d'une manière ou d'une autre, dans un marchandage politique.

C'est pourtant la seule manière d'assurer à long terme la sécurité d'Israël. Aux Etats-Unis, aucun responsable, aucun candidat à la présidence n'ose le dire: il serait politiquement mort.

Et en Europe? Danilo Turk, président (slovène) de l'Union européenne jusqu'à fin juin, est en Israël pour les fêtes du 60e anniversaire. Mercredi, il s'est rendu à Jérusalem au mur des Lamentations. Il avait aussi prévu de monter sur le Mont du Temple, que les Arabes appellent le Dôme des mosquées, où est Al-Aqsa. Les services de sécurité israéliens l'en ont empêché. Turk a aussitôt quitté les lieux, furieux. Ces affronts ne sont pas rares. Tony Blair, qui s'échine à lancer des projets économiquement vitaux en Cisjordanie et à Gaza, essuie rebuffade sur rebuffade. Depuis qu'il a été nommé représentant du Quartet (UE, ONU, Etats-Unis, Russie), il demande et n'obtient pas que des check points, paralysant les transports palestiniens, soient levés.

Les Européens ont le devoir historique de défendre l'existence d'Israël dans la sécurité. Ils doivent aussi dire clairement, et pas seulement dans les couloirs des ministères, que la sécurité de l'Etat hébreu passe par création d'un Etat palestinien viable. Et cet Etat ne peut voir le jour que si Israël fait des concessions substantielles, contre l'engagement des Palestiniens de vivre en paix avec leurs voisins. Si ces conditions sont réunies, la lutte armée n'aura plus de raison d'être. Elle devra être étouffée, y compris en intégrant Israël dans l'OTAN ou dans un système européen de sécurité.

Pour les Palestiniens, bien sûr, c'est une chimère. Ce jeudi, ils célèbrent leur propre anniversaire: celui de la «nakba», la catastrophe. Il y aura des morts.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.