Mahmoud Ahmadinejad crie victoire. Seize agences américaines du renseignement viennent de lui donner raison: la République islamique ne fabrique pas - plus? - l'arme nucléaire. Le président à la barbe qui grisonne a bien le droit de savourer devant la foule ce moment de triomphe. Mais qui perd, qui gagne? C'est l'Orient, les fronts sont multiples et souples, les conflits s'emboîtent comme des poupées gigognes: l'Iranien le sait bien, et ses mentors à turban, qui retiennent parfois leur cadet trop passionné, encore mieux que lui. Ce qui est en train de changer, c'est le jeu d'ensemble: dans la région, les lignes bougent.

Le contenu du National Intelligence Estimate, dont la révélation à Washington a déclenché ce remue-ménage, est ambigu. Les espions américains disent que l'Iran a développé en secret un potentiel nucléaire militaire jusqu'en 2003, l'a suspendu, pourrait le reprendre. Ce flou permet à George Bush de maintenir que la vigilance et la pression à l'égard de Téhéran sont toujours de mise, après comme avant. Mais il lui a aussi permis de dire aux dirigeants islamiques que les Etats-Unis n'attaqueront pas l'Iran. C'était le vrai message implicite du NIE.

Michael McConnell, directeur national du renseignement, est un membre de l'exécutif américain, un ministre de second rang. Il a ordonné la publication des conclusions de la CIA et de ses sœurs parce qu'on lui a dit de le faire, et de le faire maintenant. Ces «estimations» sont rarement rendues publiques.

En fait les Etats-Unis, avant lundi, n'avaient pas davantage le projet de bombarder l'Iran. Toutes les cartes étaient sur la table, répétait Bush. Quand on s'engage dans un bras de fer dont on dit que l'enjeu est la vie ou la mort, il faut bien faire peur à l'adversaire si on veut le faire reculer. Et l'auto-allumage médiatique autour de la figure luciférienne de Dick Cheney était facile à entretenir: cet homme n'est-il pas capable de tout? Mais il suffisait pour en douter d'écouter l'extrême retenue de l'amiral William Fallon, le chef du Centcom, qui aurait dû conduire une hypothétique attaque contre l'Iran. Il suffisait aussi de faire l'addition des désastres qu'amènerait, au Proche-Orient, en Europe, aux Etats-Unis mêmes une telle aventure pour l'exclure. Les Iraniens, d'ailleurs, le comprenaient et s'en félicitaient publiquement.

Mais alors, à quoi sert de dire maintenant ce qui était évident? Le message du NIE a une importance symbolique. C'est un geste vers Téhéran, le premier, véritablement. L'administration américaine, sans le dire, a entrepris de mettre en œuvre les recommandations de la commission Baker-Hamilton pour corriger le désastre irakien. Il faut entrer en discussion avec la Syrie et l'Iran, disaient ces vieux routiers, appuyés plus récemment par une cohorte de stratèges républicains et démocrates. Ces suggestions avaient été écartées par la Maison-Blanche quand elles avaient été avancées il y a un an, parce que la situation en Irak paraissait catastrophique. Elles constituent la trame de la politique américaine maintenant que Bagdad affiche l'apparence - donne le spectacle savamment orchestré - d'un rétablissement.

Les intellectuels armés qui tenaient l'administration américaine en 2001 avaient conçu le renversement de Saddam Hussein comme le moyen de passer d'un choc (le 11 septembre) venu du Proche-Orient à une césarienne qui le transformerait. Ces idéalistes néo-wilsoniens, comme on les a baptisés, se sont retrouvés embourbés jusqu'à la taille, et la maison leur était tombée sur la tête. Il leur a fallu, en désespoir de cause, recommencer l'apprentissage de la complexité.

D'un autre côté, leur action a eu pour effet de libérer des énergies impatientes en Iran. Soudain s'ouvraient, grâce au Grand Satan honni et par l'entremise de milices chiites longtemps cajolées, les portes de l'Irak sans le dictateur qui avait failli, par une guerre de huit ans, abattre la République islamique à peine installée. La Perse, islamisée, pouvait redevenir rayonnante. Téhéran avait d'autres instruments ailleurs, le Hezbollah libanais et les Palestiniens passés du nationalisme au Coran, fanions glorieux. Et dans des tiroirs secrets, des travaux sur l'atome poursuivis clandestinement - pourquoi? - depuis une quinzaine d'années.

Quatre ans ont passé, et les conflits entremêlés n'ont pas beaucoup évolué. Les combattants ressemblent à ces boxeurs fatigués qui s'accrochent par les bras et n'arrivent pas à se déprendre. Le moment vient où il faut compter les points, réaliser un gain éventuel.

Que peuvent les Américains? Peut-être transformer une débâcle régionale en une non défaite. Quant à l'Iran, son expansion régionale existait surtout dans la frousse des régimes sunnites, qui brandissent la menace perse comme un épouvantail politique et religieux. Les chiites du Liban ont leurs propres soucis, communautaires et nationaux. Les Palestiniens acceptent la main qui les aide, mais ils sont jaloux de leur autonomie.

La page ouverte en 2003 est en train de se tourner. Le moment est arrivé où le jeu peut changer. Les joueurs le sentent, avancent des pièces.

En Irak, les Iraniens qui sont dans la place n'ont pas besoin de davantage de déstabilisation. La violence est moins utile, le robinet des armes s'est fermé, des discussions ont été ébauchées avec l'occupant américain. Les alliés syriens, qui connaissent cet infléchissement, ne veulent pas rester seuls dans un isolement inconfortable. Ils ont tâté l'eau à Annapolis, appâtés par un échange sur le Golan et un général président pas hostile à Beyrouth. Le gouvernement de Jérusalem pressent, depuis la guerre de 2006 contre le Hezbollah, que la tension militaire, faible ou forte, qui a bien servi Israël depuis 60 ans arrive au bout de ses effets bénéfiques. Et face à l'Iran qui faisait peur, les Américains n'ont pas eu trop de peine à rassembler cette étrange alliance tacite israélo-sunnite, mise en scène dans le Maryland.

La publication du National Intelligence Estimate prend du sens dans ce paysage vaste. Pas un accident bureaucratique, mais un geste délibéré, dont les auteurs ne savent pas ce qu'il donnera. Mais quelque chose bouge.

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