George Bush prononce aujourd'hui son discours sur l'état de l'Union. Des Américains inquiets lui demandent de lancer une révolution énergétique pour que le pays sorte de sa dépendance dangereuse.

George Bush n'a plus vraiment besoin de William McGurn. Pour le discours sur l'état de l'Union qu'il prononce mardi soir devant le Congrès, le président américain a le choix entre deux textes. Celui de McGurn, scribe en chef des discours de la Maison-Blanche. Et celui d'une drôle de coalition, dont le programme est contenu sous le titre: «Libérons le pays du pétrole importé».

Naturellement, le Texan, qui ne hait pas le brut, choisira le premier. Il parlera de l'énergie, bien sûr, du nucléaire, un peu de l'éthanol. Mais il a obtenu l'été dernier le vote, après quatre ans de bagarre au Capitole, d'une nouvelle loi dont le premier objectif est d'encourager l'exploitation du pétrole et du gaz aux Etats-Unis et dans ses mers. Ce productivisme est sa voie.

Les partisans de l'autre discours ont des vues bien plus radicales. Leur coalition informelle n'est pourtant pas un assemblage de rêveurs Verts. Ses principaux porte-parole sont de bons vieux faucons réalistes: James Woolsey, directeur de la CIA sous Bill Clinton et ardent partisan du renversement de Saddam Hussein, et Robert McFarlane, conseiller à la sécurité de Ronald Reagan. Avec eux, il y a des écologistes comme Nathanael Greene, des financiers comme l'Indo-Américain Vinod Khosla, des économistes comme Philip Verleger, et même des évangéliques qui ne croient plus qu'il suffise d'attendre le retour du Messie pour essayer de sauver la Terre.

La force du discours des nouveaux croisés contre le pétrole vient de son enracinement dans les exigences de sécurité. Le brut à 60 dollars le baril ou plus n'est pas seulement lourd pour les clients à la pompe, il ligote l'Occident. Et la consommation américaine enrichit toutes les forces ouvertement hostiles aux Etats-Unis, et d'abord dans le Proche-Orient.

Ce bon sens ne dissimule pas un réflexe nationaliste. Car les coalisés ont un mot d'ordre: «Soyons Brésiliens!» La presse économique américaine - du Wall Street Journal à Fortune - n'en peut plus de chanter les louanges énergétiques du pays de Lula. Le Brésil n'importe presque plus de pétrole d'outre-Atlantique. Il roule à la canne à sucre. C'est un cadeau de la dictature à la gauche. Il y a un quart de siècle, les généraux avaient décidé de développer la production d'éthanol, carburant produit de la canne. Leur volontarisme s'était brisé ensuite sur une sévère pénurie de sucre. Mais le pays s'était couvert entre-temps de stations de distribution du combustible de substitution. Le projet a été repris par les gouvernements élus, et aujourd'hui 40% des voitures brésiliennes consomment de l'éthanol, beaucoup moins cher désormais que l'essence du pétrole. Trois voitures sur quatre vendues en décembre dernier étaient «flex-fuel», fonctionnant indifféremment avec un carburant ou l'autre.

Jimmy Carter, comme les généraux brésiliens, aimait l'éthanol. Il a fait voter une loi pour en encourager la production. Aujourd'hui, c'est surtout la vache à lait du lobby du maïs: les raffineries ont l'obligation de remplacer dans l'essence le MTBE, un additif toxique, par de l'éthanol, dont le réseau de distribution, aux Etats-Unis, est limité: le nouveau carburant était trop cher.

Ce n'est plus le cas. L'explosion du cours du brut a des effets en chaîne.

L'essence perd son avantage compétitif. Dans l'industrie automobile, la stimulation pour développer des moteurs hybrides (électricité-essence) est puissante. Ford, qui cherche la voie pour sortir de son gouffre, annonce le lancement d'une voiture hybride qui roulera indifféremment à l'essence ou à l'éthanol.

Au même moment, l'obnubilation américaine sur le maïs s'efface. Le développement des biotechnologies permet de produire de l'éthanol de cellulose avec n'importe quels déchets végétaux. Le coût de production d'un gallon du nouveau carburant a été abaissé en cinq ans de 5 dollars à 20 cents. L'objectif désormais - et c'est celui de la coalition Woolsey-McFarlane - est une voiture hybride et «flex-fuel» qu'on peut brancher la nuit sur le secteur. Elle ne consommerait qu'un gallon pour rouler 100 miles. Et pas une goutte de pétrole.

Cette divagation technologique paraît très éloignée de la tribune du Capitole où va monter George Bush. Mais les tenants de l'autre discours sur l'état de l'Union ne le pensent pas. La transition hors du pétrole sera longue, trop longue, disent-ils, si l'Etat ne fait rien. Thomas Friedman, columnist du New York Times, n'en peut plus de supplier la Maison-Blanche de lancer un Manhattan Project (la bombe A) pour hâter cette révolution énergétique. Ou de lancer un nouveau défi comme l'avait fait John Kennedy, quand il avait mobilisé le pays pour envoyer un homme sur la Lune.

Mais que peut faire Washington? L'économiste Philip Verleger avance une proposition radicale: un programme de rachat des SUV (4x4 pétro-gloutons), pour les détruire; il serait financé par une taxe de 10 cents sur l'essence, qui serait élevée progressivement jusqu'à atteindre 2 dollars. Ce coup de fouet, dit Verleger, serait suffisant pour sortir le transport du pétrole. Ce n'est pas ce que proposera George Bush mardi soir.

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