Stephen Frears, le président du jury du 60e Festival de Cannes, annoncera son palmarès dimanche. A trois jours de cette échéance, une demi-douzaine de films peuvent prétendre, sans honte ni compromis, à la Palme d'or (notre pronostic en page 38). C'est assez exceptionnel pour affirmer que cette édition 2007 est un grand cru.

D'ordinaire, les films qui s'égrènent permettent de réévaluer ceux qui ont été sacrifiés au cours des deux ou trois premiers jours, lorsque les festivaliers font encore la fine bouche. Sauf que ce n'est pas le cas: My Blueberry Nights de Wong Kar-wai, qui a ouvert les feux mercredi 16 mai, reste une déception. Parce que, cette année, la Croisette met en évidence un autre phénomène.

Les films de la compétition 2007 se scindent assez clairement en deux camps. D'un côté, la déception, plus au moins aiguë, provoquée par les films de Wong Kar-wai, David Fincher, Christophe Honoré, Kim Ki-duk, Raphael Nadjari, Ulrich Seidl, Gus Van Sant, Quentin Tarantino et Béla Tarr. De l'autre côté, le camp des palmables constitué de Cristian Mungiu, Andreï Zviaguintsev, Joel et Ethan Coen, Carlos Reygadas, Julian Schnabel et Fatih Akin.

Au-delà de la déception ou des promesses tenues, qu'est-ce qui distingue les uns des autres? Du premier groupe, le spectateur peut ressentir une forme de paresse. Leurs films, de Souffle pour Kim Ki-duk à Paranoïd Park pour Gus Van Sant, sont des ouvrages qu'ils savent faire, des exercices dans lesquels ils se savent sans concurrents. Ces auteurs sont trop conscients de pouvoir s'appuyer sur l'aura de leur savoir-faire (surtout Tarantino), sur la confiance aveugle des financiers (surtout Gus Van Sant), sur une sélection quasi automatique dans les festivals les plus prestigieux (surtout Kim Ki-duk) ou encore sur le soutien inconditionnel d'une presse complaisante, fait particulièrement vrai pour Les Chansons d'amour de Christophe Honoré, encensé par la critique parisienne qui y voit une Palme possible, alors que les médias internationaux s'en gaussent comme d'une caricature de tous les tics qui agitent le cinéma d'auteur hexagonal post-Nouvelle Vague.

Face à ces films qui «pouvaient» être faits, l'autre groupe, celui qui enthousiasme cette année, réunit, très clairement, des films qui«devaient» être faits. Des films contre, en quelque sorte. Contre la fatalité d'une cinématographie sous perfusion: 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu, en Roumanie. Contre les facilités et les dérives commerciales d'un 7e art national qui a connu de grandes heures autrefois: Le Bannissement d'Andreï Zviaguintsev, en Russie. Contre le formatage d'un système de production qui encourage à la paresse: les frères Coen qui sortent, avec No Country for Old Men, d'une décennie de comédies hollywoodiennes sans enjeu et d'exercices de style sans cœur. Contre la fuite des auteurs des pays les plus petits vers Hollywood ou Paris: Stellet Licht de Carlos Reygadas, qui participe à la gloire nouvelle du cinéma mexicain alors qu'il lui aurait été facile, après ses deux premiers films (Japon et Bataille dans le ciel), de s'exiler pour trouver davantage de confort. Ou même contre toute logique: le peintre Julian Schnabel qui, avec Le Scaphandre et le Papillon, choisit un sujet impossible (le «lock-in syndrome» de Jean-Dominique Bauby), tourné en France, avec la productrice de Steven Spielberg Kathleen Kennedy.

La machinerie du cinéma est chère, complexe, effroyablement lente aussi. Un cinéaste peut passer deux, cinq ou dix ans de sa vie à travailler sur un projet. Il faut donc que le sujet de départ, cent fois remis sur l'établi avant même le premier tour de manivelle, anime l'artiste profondément au long de cet interminable processus.

Combien tiennent le choc des mois et des mois? D'autant qu'il faut, à l'opposé de la solitude d'un peintre ou d'un écrivain, que leur propos résiste au nombre sans cesse grandissant de gens, décideurs, politiques, producteurs, artisans, acteurs, qui interviennent pour que le projet se concrétise. Celui-ci a donc intérêt à être solide, à ne reposer sur aucune concession, aucune facilité, aucun calcul, aucune autocomplaisance.

Sans quoi il déçoit, paraît paresseux, donne le sentiment qu'il «pouvait» se faire, au lieu de donner le sentiment qu'il «devait», absolument, de manière vitale, être tourné.

Critique cinéma au «Temps», envoyé spécial à Cannes.

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