«Les Jeux olympiques de 2008 ne changeront rien en Chine. En tout cas pas dans les domaines des droits de l'homme et de la peine de mort, qui bénéficie d'ailleurs de l'appui du peuple.» Ainsi s'exprimait, lors de notre dernière visite à Pékin, la correspondante australienne du quotidien Sydney Morning Herald, en poste depuis une dizaine d'années.

A l'époque, soit juste avant l'élection de Pékin par le plénum du Comité international olympique (juillet 2001 à Moscou), la polémique faisait rage côté occidental: dénonciation du choix du CIO par les gouvernements et ONG qui défendent les droits de l'homme, bien sûr; mais aussi attaques en règle des milieux opposés à la mondialisation, convaincus que l'octroi des JO à la Chine n'était dû qu'aux intérêts des top sponsors olympiques - Coca-Cola, Kodak, Visa, Xerox, etc. -, avides de conquérir le plus vaste marché de la planète.

En 1993 déjà, lorsque Pékin avait perdu d'une petite voix, face à Sydney, le droit d'accueillir les Jeux de l'été 2000, les manifestations anti-chinoises se multipliaient dans la principauté de Monaco, siège du congrès olympique.

A moins de deux ans de l'ouverture des joutes, la bagarre reprend de plus belle. «Le CIO a commis une erreur», confie un membre de l'aréopage sis au château de Vidy. «Sous la pression de l'ancien président au pouvoir, Juan Antonio Samaranch, il n'a pas osé dire non une seconde fois à la Chine. Au niveau politique et social, ce pays s'écarte clairement de l'idéal olympique défini dans notre Charte.»

Dans le même temps, des comités contre les JO à Pékin se sont constitués, n'hésitant pas à faire du bruit - en troupes restreintes, il est vrai - devant les murs du CIO à Lausanne. Quant aux sponsors, ils restent discrets.

Face à ces adeptes du «non», de nombreux spécialistes prônent le oui. «Les Jeux vont favoriser le processus démocratique en Chine», nous dit un autre olympien, relayant le credo prononcé à Pékin par un journaliste de l'agence Reuters, fin connaisseur de l'Extrême-Orient.

Une seule chose est sûre, le peuple chinois, lui, affiche un enthousiasme jamais démenti depuis l'annonce de la victoire de Pékin, il y a cinq ans, lorsque des centaines de milliers de gens descendirent dans les rues afin d'exprimer leur joie. Normal: on oublie trop souvent que, dès 1907, le YMCA chinois lançait une campagne patriotique sur le thème «Quand donc la Chine invitera-t-elle le monde entier à Pékin pour une compétition olympique?» L'attente aura duré un siècle.

L'enthousiasme, ce sont aussi ces chantiers sportifs qui sortent de terre à la vitesse des champignons. Au point que le gouvernement aurait, officieusement, demandé de ralentir les travaux pour ne pas vexer les Athéniens de 2004, prêts à l'ultime minute, alors que, prétend-on, la cérémonie d'ouverture pourrait se dérouler à Pékin demain matin.

Les Jeux de 2008 vont-ils changer la Chine? Oui, si l'on en croit Susan Brownell, professeur d'anthropologie à l'Université du Missouri. Dans une analyse pour la Revue olympique, elle affirme: «La tradition confucéenne accorde une place prépondérante à l'éducation, facteur d'harmonie sociale. Or, l'importance accordée à l'éducation olympique le sera dans des proportions inédites. Conférences pour professionnels et universitaires, livres de classe, apprentissage des langues étrangères, programmes TV, émissions de radio, articles de presse, leçons dans les écoles publiques, formation via Internet, aucun outil n'est négligé par le comité d'organisation et l'Etat central.» Le concept «d'olympisme à la chinoise» est né.

Corollaire qui intrigue - ou inquiète - beaucoup les Occidentaux: la Chine changera-t-elle les Jeux? Possible, à condition que le mélange désiré d'Orient et d'Occident ne se concocte pas à sens unique. Pour cela, l'Ouest doit assimiler le fait qu'il peut aussi apprendre quelque chose de la Chine, et non uniquement le contraire. Par exemple en matière d'échanges culturels, puisque l'un des objectifs majeurs des responsables asiatiques consiste à présenter la riche culture chinoise au monde, et à rendre le mouvement olympique vraiment multiculturel.

Gageure risquée pour une nation non occidentale ni occidentalisée - façon Japon et Corée du Sud -, possédât-elle un héritage aussi fort que celui de la Chine.

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