A moins d'une profonde crise de croissance, l'émergence de la Chine comme grande puissance économique et militaire s'annonce comme le fait majeur dans la redéfinition des rapports de forces géostratégiques du XXIe siècle. Non seulement la Chine va bouleverser les équilibres hérités de la guerre froide et menacer le statu quo que tente de préserver depuis l'hégémonie des Etats-Unis, mais elle devrait s'imposer comme la première grande puissance pauvre. Puissante du fait de sa masse, de l'arme nucléaire et de sa dynamique commerciale, mais pauvre car la majorité de sa population va demeurer dans un état de sous-développement durant plusieurs décennies.

Comment la dictature chinoise - opaque, instable et imprévisible - va-t-elle s'inscrire dans le jeu international alors qu'elle devra assumer de nouvelles responsabilités du fait de son poids grandissant dans la répartition des ressources mondiales? Faut-il miser sur la transition démocratique d'un régime acquis à la libéralisation économique (scénario jusqu'ici exclu par Pékin)? Ou parler d'un «problème chinois» comme il existait un «problème allemand» à la fin du XIXe siècle? Evoquer le risque d'une dérive impériale à la manière du Japon un siècle plus tôt? Craindre de nouveaux conflits nationaux prenant le relais de la compétition économique?

Au fur et à mesure que Pékin comble son retard (quatrième économie mondiale et troisième puissance commerciale en 2005), la théorie d'une menace chinoise s'accentue. Cette peur est instrumentalisée par les milieux populistes au Japon et le lobby militaire aux Etats-Unis. Mais elle reflète aussi une opinion croissante en Asie - surtout chez ses voisins - et dans une Europe soucieuse de préserver son modèle social.

En réaction, les stratèges chinois ont lancé dès 2003 une contre-offensive avec la théorie de «l'émergence pacifique». Cette position a été précisée dans un document du gouvernement en décembre 2005 intitulé «La voie du développement pacifique de la Chine» («développement» étant préféré à «émergence» jugé trop agressif).

Selon Pékin, la montée en puissance de la Chine est un facteur de paix mondiale pour deux raisons principales: d'une part l'intensification du commerce bénéficie à tous les acteurs de ces échanges (thèse du gagnant-gagnant de la globalisation économique), d'autre part l'histoire et la culture chinoise témoigneraient du caractère pacifique de la nation chinoise. Contrairement à l'Europe, au Japon ou aux Etats-Unis, la Chine n'a jamais cherché l'hégémonie et ne le fera jamais.

Ce discours s'appuie sur une part de réalité. Contrairement aux Etats-Unis, la Chine n'a plus été en guerre depuis 1979 (cuisante humiliation face au Vietnam). Par ailleurs, Pékin veut un environnement international stable et une relation apaisée avec Washington pour assurer son essor économique indispensable au maintien d'une stabilité du régime. Malgré sa rhétorique nationaliste et parfois raciste, la Chine a besoin de la paix pour asseoir sa puissance future.

Le discours décrivant une nation par essence pacifique ne doit par contre leurrer personne: l'histoire chinoise est celle de conquêtes territoriales et de soumission permanente des peuples en marge de son noyau de civilisation, les dernières grandes colonisations (Turkestan chinois et Tibet) remontant à la dynastie des Qing (les nationaux-communistes reprenant cet héritage impérial).

Un esprit revanchard manipulant les «humiliations passées» imprègne par ailleurs toujours le pouvoir chinois. Quant à la culture traditionnelle de paix (en réalité d'unité) remise aujourd'hui en avant par le régime, sa fonction a toujours été de masquer la réalité des rapports de force. La nouvelle «harmonie» prêchée par Hu Jintao répond à une situation sociale explosive.

La Chine cherche à se positionner en tant que puissance de paix, de justice et de démocratie en défendant l'idée d'un monde multipolaire, une position qui a séduit certains Etats européens à commencer par la France. C'est la position naturelle de tout outsider désireux de contrer l'influence des Etats-Unis. On est dans la stratégie et non la justice.

Car dans le même temps, la Chine ne cesse de manœuvrer pour imposer son hégémonie sur ce qu'elle considère comme sa sphère d'influence naturelle: l'Asie de l'Est, du Centre et du Sud. Cela se traduit par le refus obstiné de voir Tokyo ou Delhi accéder à un siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU.

On peut juger normal que la Chine, étant donné son poids, retrouve un rôle prédominant dans cette région et un jour dans le monde. Mais ce serait une grave erreur d'oublier qu'il s'agit d'une puissance qui, en son sein, ignore tout de la démocratie dont les règles demeurent pourtant la meilleure garantie de la paix.

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