S'il est un grand absent, physiquement parlant, dans la crise russo-géorgienne qui a vu un Etat membre de l'ONU pénétrer sur le territoire d'un autre membre de l'ONU, c'est Ban Ki-moon, secrétaire général de l'ONU.

Le 7 août, tandis que le président géorgien lançait son armée sur la capitale de la province géorgienne d'Ossétie du Sud, le chef du secrétariat faisait connaître, par la voix de son porte-parole, «sa profonde inquiétude face à la montée de la violence». Conscient des représailles qui allaient suivre, il exhortait les parties à «s'abstenir de toute action qui pourrait aggraver davantage la situation et menacer la stabilité de la région».

Trois jours plus tard, les Russes ayant pénétré en Ossétie, il exhortait les belligérants à «cesser immédiatement les hostilités et à engager sans délai des négociations pour parvenir à un règlement pacifique». Saluant les «efforts internationaux» de médiation, le secrétaire général rappelait le principe de l'intégrité territoriale des Etats consacré par la Charte des Nations unies. Fort bien. Mais cette déclaration, communiquée à la presse par écrit, n'a été remarquée et reprise par personne. Pourquoi Ban Ki-moon ne l'a-t-il pas faite lui-même, gravement, pour qu'elle soit comprise et entendue par tous? Pourquoi l'ONU, gardienne des frontières, n'est-elle pas plus visible quand celles-ci sont violées?

«Contrairement au Kosovo qui, malgré l'indépendance, reste toujours pour l'ONU sous le régime de la résolution 1244, cette crise-ci n'a fait l'objet d'aucune résolution car il n'y a aucun accord possible au Conseil de sécurité», rappelle un haut fonctionnaire. Il y a eu de nombreuses altercations entre les Etats membres sur le sujet. On raconte même que l'ambassadeur de France, qui tentait d'en rédiger une avec les éléments de l'accord obtenu par Nicolas Sarkozy le 16 août, n'a plus trouvé le préambule qui invitait la communauté internationale à réexaminer la situation des deux provinces géorgiennes disputées. La Géorgie, opposée à pareil examen, l'avait subtilisé! Résultat: l'organe suprême de l'organisation est privé - se prive - d'un moyen juridique d'intervention.

C'était sans doute prévisible, surtout après l'affaire du Kosovo. Mais l'absence d'une résolution suffit-elle à faire disparaître le secrétaire général derrière un écran de communications aussi peu personnelles, aussi peu engagées?

Il est difficile de faire la part de ce qui tient du caractère de Ban Ki-moon, de l'analyse qu'il peut avoir de sa marge de manœuvre, et de ce qui tient de la situation objective de l'ONU dans le monde de 2008. Le secrétaire général manque-t-il de courage ou le courage ne fait-il plus partie du jeu onusien? Les puissances ont-elles opportunément trouvé un homme sans courage pour en finir avec une organisation encombrante pour leurs visées? Les non-puissances se satisfont en tout cas sans amertume du silence onusien, peut-être même se félicitent-elles du blocage du Conseil de sécurité pour preuve que cet organe, dans sa composition et son fonctionnement, est devenu illégitime.

Le 2 août, la Suisse a invité le Conseil de sécurité à une réunion de discussion sur la réforme de son fonctionnement et de ses méthodes de travail. De nombreux Etats sont venus, y compris les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, mais pas la Russie, occupée ailleurs.

Le week-end dernier, le président russe, Dmitri Medvedev, a donné une interview à la télévision dans laquelle il a exposé ses principes de politique étrangère: respect de la loi internationale, recherche de relations amicales avec les autres pays, défense des citoyens russes où qu'ils soient dans le monde. Il a surtout déclaré que la Russie avait une «sphère d'influence» comprenant les Etats voisins, mais pas seulement, et qu'elle attendait des pays appartenant à cette sphère d'influence des comportements compatibles avec sa propre politique.

Le monde multipolaire que Medvedev appelait de ses vœux, contre le monde unipolaire des Etats-Unis, est un monde de puissances et pas un monde de Nations unies. Le monde de la Société des Nations peut-être, sans Conseil de sécurité, et sans secrétaire général.

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