S'adressant l'autre jour aux étudiants de l'Institut des hautes études internationales et du développement, à Genève, Joschka Fischer a sorti de sa poche un billet de 50euros: «Qu'est-ce que c'est?» a-t-il demandé. Silence timide dans la salle avant que quelqu'un se hasarde: «50 euros.» «Non, a rétorqué le vice-chancelier allemand, ceci est du pouvoir. Le pouvoir de l'Union.»

Maintenant que les Européens ont 230 observateurs en Géorgie pour surveiller le départ des forces russes encore présentes sur le territoire de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie, ce «pouvoir» est à l'épreuve. Que vaut-il devant des soldats armés? Peut-il contraindre le Kremlin à respecter les accords de cessez-le-feu passés en août avec Nicolas Sarkozy, président en exercice de l'UE? Toutes les apparences permettent d'en douter. Mais au-delà des apparences?

Le «pouvoir» de l'Union que décrivait Joschka Fischer et le «pouvoir» du Kremlin actuel ne sont pas de la même nature historique.

Le pouvoir de l'Union, symbolisé par l'euro, est de nature post- impériale. Il est fondé sur l'échec de tous les empires européens, l'un après l'autre, l'autrichien, l'allemand, le britannique, le français, le belge, le hollandais, l'espagnol, le portugais, pour ne rien dire du suédois et du danois des époques précédentes. Des 27 pays membres de l'UE, 10, dont 5 des fondateurs, ont été des empires ou des puissances coloniales. Ce n'est qu'en 1974 que le dernier d'entre eux, le Portugal, abandonnait ses colonies africaines.

L'Europe s'est donc entièrement faite dans la renonciation aux empires, qui s'étaient avérés impossibles à tenir; dans la reconnaissance du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, parce qu'il n'existait pas d'alternative réaliste; et dans la reconstruction après coup, parce que c'était le plus raisonnable, d'un système serré de relations coopératives et de solidarité. Toute l'idéologie de l'Union se résume à ces expériences: non à la guerre, non à la force, oui à la coopération volontaire.

Les nouveaux pays d'Europe centrale et orientale qui se sont joints à l'Union ont adopté tant bien que mal cette idéologie sans en avoir passé par l'expérience fondatrice. A part la Hongrie, non seulement ils n'ont pas été des empires mais ils ont été les victimes, d'empires, certains jusqu'en 1989. Ce sont eux, précisément, les Polonais, les Baltes, qui se montrent les moins confiants dans le pouvoir du symbole «euro» de sécuriser leur frontière orientale. Un supplément de la puissance impériale américaine sous forme d'OTAN apaise leurs cauchemars nocturnes. Il leur faudra encore quelques preuves avant de sauter dans le temps post-impérial.

La Russie, elle, y est déjà mais elle ne le sait pas. Elle aussi a perdu son empire, comme les Européens ont perdu les leurs: révolte et départ des pays sujets, exhaustion des ressources nécessaires pour les forcer à rester, épuisement du sens même de la tentative d'essayer... Il n'est resté de l'empire russe que la Fédération de Russie, habitée majoritairement de Russes.

Le traumatisme de cette perte est un grand classique de l'histoire européenne: les Britanniques ont connu le même quand ils ont perdu l'Amérique, les Français quand ils ont perdu l'Algérie après avoir perdu l'Indochine, les Autrichiens quand ils ont tout perdu... Tous ont fini par s'adapter et reconstruire une identité nationale rapetissée à des dimensions plus compatibles avec les besoins de la société civile.

Pourquoi la Russie ne le pourrait-elle pas à son tour? Pourquoi faudrait-il s'apitoyer sur la «souffrance» des Russes, leur «humiliation». Pourquoi faudrait-il «comprendre» leur «besoin» de zones d'influence, tel qu'exprimé par le président Medvedev?

Si le pouvoir américain multiplie les idioties dans la région, soutenu en Europe par ceux qui restent hantés par les mœurs politiques soviétiques, il n'en reste pas moins que le pouvoir russe actuel est déphasé. Il est politiquement et culturellement inadapté aux priorités de la société russe, aux sensibilités régionales et même à sa propre pérennité. Il appartient encore à l'époque impériale, il porte encore son idéologie de grandeur, à la tête d'un pays devenu post-impérial par la force des choses. Il n'est populaire que par défaut.

Le pouvoir de l'euro que brandissait Fischer est désarmé militairement, mais il est surarmé politiquement. Le face-à-face entre une union post-impériale et un Kremlin pseudo-impérial a lieu en Géorgie, pays indépendant. A voir absolument.

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