Walid Mouallem, joufflu ministre syrien desAffaires étrangères, est resté de marbre. Mais toute l'assemblée a applaudi. Michel Sleimane*, le général élu dimanche président du Liban, venait d'annoncer dans son premier discours que son pays souhaite établir des relations diplomatiques avec le grand voisin du nord. Damas, qui tient encore le Liban pour une province arrachée, ne l'a jamais accepté. Le nouveau président, en s'avançant ainsi face au représentant du tuteur nostalgique, savait que ses arrières sont assurés. Tous les partis libanais, y compris le Hezbollah dont les armes transitent par la Syrie, ont signé sur les relations avec Damas une déclaration demandant l'échange d'ambassadeurs. Cet accord s'est fait par l'entremise de l'Association suisse pour le dialogue euro-arabo-musulman (Asdeam), qui depuis l'an passé tente de défricher les voies de la survie du Pays du Cèdre.

Le Liban est le premier «chantier» de l'Asdeam. L'association lui a consacré l'an passé six réunions, au Mont-Pèlerin, à Konolfingen et à Beyrouth, avec tous les grands partis de la majorité gouvernementale et de l'opposition. Il y eut des accords, des constats de divergences et des silences: le Hezbollah, in extremis, a refusé d'ouvrir la discussion sur une stratégie de sécurité pour le pays, et donc sur son armement. C'est l'attitude constante du parti de Dieu. Le président Sleimane vient cependant de lui demander d'accepter enfin d'entrer dans un dialogue national sur ce sujet. Hassan Nasrallah n'a pas dit non: le chef du Hezbollah a répété lundi qu'il n'utiliserait pas ses armes pour un gain politique au Liban (il vient pourtant de le faire...), et qu'il résisterait à un désarmement par la force. Mais il n'exclut pas la discussion.

Cinq participants libanais au «groupe du Mont-Pèlerin» ont pris part à Doha aux négociations qui pour le moment ont apaisé la crise, permis l'élection du président et ouvert la voie à un gouvernement d'union. Hassan Ghaziri, professeur à l'Université américaine de Beyrouth, pour le moment à l'EPFL, et président de l'Asdeam, est bien sûr heureux de ce dénouement. Pourtant, les raisons qui ont poussé l'association à agir n'ont pas disparu. «Dans son histoire récente, dit-il, le Liban est passé par des crises cycliques, à peu près tous les dix ans. Soigner les symptômes de ces crises est vain si on ne s'attaque pas à leurs racines, en les comprenant. C'est ce que nous avons tenté de faire.»

Les travaux du groupe feront la matière d'un livre blanc. C'est en fait le catalogue des réformes que le Liban devrait mettre en œuvre sans attendre une nouvelle crise, et même avant les élections de l'an prochain.

L'indépendance du Liban n'est qu'un mot tant que les partis luttant pour le pouvoir à Beyrouth sont liés, par des connivences changeantes, à des puissances étrangères. La Syrie a sans doute le droit d'attendre que le Liban ne soit pas contre elle une base d'opposition et d'invasion, mais elle doit accepter de fixer sa frontière et de recevoir un ambassadeur. Plus largement, la souveraineté libanaise doit s'inscrire dans l'ensemble arabe, et spécifiquement dans l'initiative saoudienne qui offre à Israël la paix et la reconnaissance en échange d'un Etat palestinien dans les frontières de 1967. «Souder l'unité du Liban contre un ennemi commun - Israël - serait dangereux, dit Hassan Ghaziri. La région bouge. Des arrangements sont discutés de Damas au Caire. C'est ça, le contexte.» La mise en œuvre d'une stratégie de défense, donc la réintégration des armes du Hezbollah sous le contrôle de l'Etat, doit se faire par une négociation lente, pas par un ukase onusien inapplicable.

L'autre chantier de réformes ouvert au Mont-Pèlerin concerne les institutions et le dépassement du confessionnalisme politique. L'assemblée unique, constituée selon des quotas, devrait être remplacée par un système bicaméral: un parlement populaire élu à la proportionnelle, et une sorte de sénat dans lequel les 18 confessions du Liban, y compris la confession de ceux qui n'en ont pas, seraient représentées.

Pour l'Asdeam, le Liban était une sorte d'exercice pratique. Mais ses principes et ses méthodes, dit son président, peuvent être mis en œuvre pour d'autres sociétés. Son ambition est de créer ici un institut de recherches pour développer son action et ouvrir un peu plus l'Europe sur le monde arabo-musulman.

* En arabe, il y a une voyelle brève («ou») sur le S de Sleimane. La presse anglophone transcrit, correctement, Suleiman. La presse francophone omet le «ou».

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