Vladimir Poutine ne croyait pas à l'Europe communautaire. Comme l'explique fort bien le politologue bulgare Ivan Krastev dans une étude récemment publiée par le German Marshall Fund1, le président russe sortant articulait sa politique de renaissance «impériale» autour de deux convictions: la persistance de fortes rivalités nationales (donc exploitables) au sein de l'UE, et l'incapacité pour ce soft power (puissance douce) qu'est l'Union européenne à tenir son rang dans une mondialisation de plus en plus débridée.

Vladimir Poutine, en bon ancien du KGB, croyait aux seuls rapports de force. D'où les efforts déployés par le Kremlin pour faire avancer le projet russe de gazoduc South Stream à coups de contrats signés bilatéralement avec des pays cruciaux pour l'avenir de son grand rival, le projet européen Nabucco: Bulgarie, Hongrie, Grèce, Autriche... Diviser aujourd'hui pour continuer de régner demain: «La stratégie énergétique russe est basée sur deux principes: le contrôle de l'exploration et du transit du gaz d'Asie centrale d'une part, et la riposte au coup par coup à chaque initiative européenne, afin d'empêcher les grands projets communautaires de se matérialiser», rappellent les chercheurs Niklas Nilsson et Svante E. Cornell dans un document passionnant sur la sécurité énergétique européenne 2.

Face à cela, le nouveau chef de l'Etat russe qui accédera demain au pouvoir présente un profil différent. Dmitri Medvedev, certes homme lige de Poutine, est un gestionnaire que l'on dit plus préoccupé que son mentor par la nécessité de maintenir un équilibre économique et stratégique avec les puissances occidentales.

Le nouveau maître du Kremlin, qui fera sa grande rentrée internationale au G8 de Tokyo (Japon) durant la première semaine de juillet, hérite de plus, sur le plan politique, d'une situation radicalement différente. La priorité n'est plus, comme dans les années 2000, de sauver l'Etat des griffes des oligarques de l'époque Eltsine, dont Vladimir Poutine a toujours pensé qu'ils avaient été achetés par les Occidentaux pour affaiblir la Russie. Dmitri Medvedev doit au contraire gérer l'ascension d'une nouvelle classe moyenne supérieure demandeuse d'un horizon économique stable à long terme.

L'Union européenne, de son côté, a intérêt à saisir cette opportunité. En se concentrant, dès le prochain sommet semestriel UE-Russie, sur les avantages économiques mutuels à tirer d'un partenariat énergétique en bonne et due forme.

Les Vingt-Sept, on le sait, exigent de la Russie une ouverture de son marché aux investisseurs étrangers et une garantie d'approvisionnement pour éviter que ne surviennent des crises comme celles avec l'Ukraine ou la Géorgie. Mais à côté de ces exigences doivent se faire jour des offres sonnantes et trébuchantes. Plutôt que de laisser Gazprom conclure des accords avec l'italien ENI, ou South Stream prendre le pas sur Nabucco, Bruxelles doit tenir compte des réalités, ajuster le tir et traiter la Russie en partenaire: «L'élite russe au pouvoir doit demeurer arrimée à l'Europe, assène dans son étude Ivan Krastev. C'est pour elle une question de survie. C'est une opportunité à saisir.»

L'autre clarification souhaitable, une fois Dmitri Medvedev installé au Kremlin, porte évidemment sur les Balkans et la stabilité régionale dans le Caucase. Il ne s'agit pas de revenir sur la décision communautaire de reconnaître l'indépendance du Kosovo. Mais, à l'évidence, une défaite des libéraux serbes le 11 mai prochain mettrait Moscou au pied du mur. La Russie est-elle prête, au nom de la solidarité slave, à recréer un abcès de fixation au cœur de l'Europe? Idem en Géorgie, où les Russes utilisent le levier des républiques séparatistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud.

Plutôt que de gérer séparément les dossiers politiques et énergétiques, la Commission européenne serait bien inspirée de les mettre sur le même plan. La présidence française de l'UE peut se saisir de ce dossier. Avec, comme principe de base, une stricte discipline communautaire.

Dmitri Medvedev ne regardera vers la porte ouverte des Vingt-Sept que si ces derniers refusent, d'un commun accord, de laisser l'ours russe entrer par leurs fenêtres.

1«The crisis of the post cold war european order», Ivan Krastev, GMF.

2«Europe's energy security», Central Asia Caucasus Institute.

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