Benoît XVI n'a pas commis l'erreur d'imiter son prédécesseur. Il a préféré suivre un rythme qui lui est personnel. Il procède lentement, tournant autour d'une idée fixe qui est la rationalité de la foi. Ses électeurs connaissaient ce penchant, qui apparaît aujourd'hui comme son point faible. Mais ils estiment maintenant que le pape ne devrait pas insister sur ce thème abstrait, afin de ne pas perdre le contact avec la réalité sociale, économique, politique, culturelle et religieuse.

Mille jours après l'élection de Benoît XVI, on remarque que les perplexités nourries à son encontre au début du pontificat dans quelques secteurs de la hiérarchie vaticane se transforment en réserves explicites. On commence à appliquer au pape le proverbe italien suivant: «Il sait tout de la philosophie, mais il ne sait pas nager.»

Certains cardinaux admettent que l'intelligence de Ratzinger n'a pas suffi à lui épargner des erreurs, parmi lesquelles celle de Ratisbonne est peut-être la plus naïve. Il a voulu jouer à l'académicien, mais un pape - observe un des cardinaux les plus déçus - «doit décider s'il veut continuer à faire le professeur ou assumer pleinement les fonctions propres à sa mission».

Les perplexités qui circulent aux plus hauts niveaux de la hiérarchie ecclésiastique expriment la crainte que les hésitations du gouvernement de Benoît XVI, qui font penser à celles d'un apprenti, ne cachent pas seulement un caractère anxieux, mais surtout une indécision dans le pilotage de la barque de saint Pierre, au moment précis où la mer devient mouvementée.

Le fait que, après ses faux pas, le pape se soit hâté de s'excuser a été vu de manière positive. Mais, pour certains cardinaux, Ratzinger s'est excusé «trop souvent» après Ratisbonne. «Il n'était pas nécessaire d'insister, m'a confié un cardinal. Quel genre de comédie joue ce pape qui s'excuse des dizaines de fois? Quelqu'un qui veut se repentir sérieusement ne sera pas pris au sérieux s'il prononce des mea culpa de manière répétée.»

Les autocorrections à répétition ont toutefois confirmé que l'événement malheureux de Ratisbonne a représenté un traumatisme pour le pape, qui a conduit à des actes jamais imaginés auparavant: par exemple, la prière dans la Mosquée Bleue d'Istanbul, et l'autonomie retrouvée du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, présidé par le cardinal Jean-Louis Tauran.

Un autre domaine reflète les hésitations de Benoît XVI: celui des relations œcuméniques. Le dialogue avec les protestants est bloqué. Les anciennes frictions entre les deux grands théologiens allemands que sont Joseph Ratzinger et Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour l'unité des chrétiens, ne facilitent pas une convergence de vues sur ces questions.

En revanche, avec les orthodoxes, des progrès ont été enregistrés après le gel sibérien de la saison polonaise, et des pas ont été accomplis en direction d'un accord théologique sur la primauté de Pierre. Les relations entre Rome et le patriarche de Moscou Alexis II se sont aussi détendues. Un sommet à trois entre le pape, le patriarche œcuménique Bartholomée et le patriarche de Moscou semble désormais envisageable, pour autant que les tensions entre ces deux derniers s'apaisent. En revanche, aucun progrès n'a été enregistré sur la question de l'intercommunion, un nœud central du dialogue entre catholiques et orthodoxes.

Le petit nombre de décisions prises par Benoît XVI associé au grand nombre de non-décisions offrent aux observateurs la démonstration que la combinaison d'un niveau d'intelligence élevé avec la timidité psychologique et le raisonnement déductif du pape ne paraît pas être la formule la plus heureuse pour lui assurer une résistance suffisante aux pressions. On observe à Rome que les leaders de quelques nouveaux mouvements ecclésiaux «plus papistes que le pape» ont acquis un pouvoir d'influence très élevé sur Benoît XVI.

Le motu proprio qui a libéralisé la vieille messe de saint Pie V, une initiative que certains cardinaux n'ont pas hésité à considérer comme «imprudente», illustre cette situation. Quand il était encore cardinal, Ratzinger avait envoyé quelques préavis dans ce sens, «mais personne, dit-on à Rome, ne pouvait imaginer que son souci d'absorber le schisme lefebvrien aurait donné lieu à des largesses aussi démesurées en faveur de la petite minorité des catholiques traditionalistes».

Les conséquences de ce cadeau aux intégristes sont revenues comme un boomerang: une vraie crise entre le Vatican et les épiscopats a éclaté, et une réaction de désaffection s'est diffusée parmi les catholiques pratiquants. Le Vatican a été contraint d'ajouter une série d'interprétations circonstanciées au texte, afin de calmer la désobéissance des évêques.

Un match difficile se joue au Vatican. Au début, on croyait que le pape allait lancer une réforme profonde de la curie. Rien de tel ne s'est vu jusqu'à maintenant. Les nouveaux arrivés à la Secrétairerie d'Etat ne semblent pas encore capables d'exprimer un projet politique comparable à celui de l'époque de Wojtyla. Quelques dirigeants de Congrégations ont changé, mais ni l'Américain William J. Levada à l'ex-Saint-Office, ni le Brésilien Claudio Hummes au Clergé, ni l'Indien Ivan Dias à l'Evangélisation des peuples ne semblent avoir les mains suffisamment libres pour apporter un vent nouveau aux dicastères stratégiques qu'ils dirigent.

Un des mystères dont les cardinaux parlent entre eux est la raison pour laquelle on tarde à trouver un successeur au cardinal Alfonso Lopez Trujillo, président du Conseil pontifical pour la Famille. Il a été le principal rédacteur du désastreux discours du pape à la Conférence des évêques latino-américains à Aparecida, un autre faux pas suivi de rectifications: le texte n'avait pas mentionné les massacres d'Indiens commis lors de l'arrivée des évangélisateurs sur le continent américain. Ce cardinal a été maintenu à son poste, comme si la rigidité de sa morale intégriste était le moyen le plus adéquat pour mettre en œuvre la passion qu'éprouve l'Eglise pour la vie et l'amour humain.

Un autre point d'interrogation concerne le cardinal Camillo Ruini, vicaire du pape pour le diocèse de Rome depuis 1991. Il aurait dû quitter sa fonction en février 2006, ayant atteint l'âge de la retraite des évêques, fixée à 75 ans. Bien qu'il ait dû abandonner la présidence de la Conférence épiscopale italienne, Ruini continue d'incarner un modèle d'Eglise interventionniste dans la politique du pays, alors que le pape, dans son encyclique Deus caritas est, avait établi que le devoir politique «ne relève pas de la compétence immédiate de l'Eglise». Il est évident que cette dualité dans le gouvernement de l'Eglise génère des frustrations.

Même les analyses les plus sévères reconnaissent à Ratzinger la possibilité de changer ses présupposés théoriques, et de s'émanciper du système d'alliance avec la droite. Toute conclusion définitive à son endroit serait donc prématurée. Reste l'impression que le pape a bien du mal à contrôler les impulsions qui poussent à restaurer des pratiques d'autrefois, et qui n'ont d'autre but que d'imposer à la société les normes dictées par le magistère ecclésiastique, selon un schéma de relations entre l'Eglise et le monde datant du régime de la chrétienté. Un schéma que le Concile Vatican II avait semblé laisser derrière lui.

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