L'Union européenne s'est faite sur des paroles données. Les textes et traités, soumis ou non à référendum, ont ensuite modelé l'édifice institutionnel en lui donnant sa forme actuelle, avec son lot de frustrations, d'insuffisances et d'insatisfactions. Mais l'Europe des 25 ne serait pas là si des engagements difficiles n'avaient pas été pris. La confiance, malmenée par les circonstances et les exigences des pays membres, est au cœur du système. Elle est aussi indissociable de la voie bilatérale sur laquelle la Suisse et l'UE se sont engagées, après le rejet de la votation sur l'Espace économique européen, le 6 décembre 1992. La collaboration scellée par ces accords sur la fiscalité, la sécurité intérieure, l'entraide judiciaire, l'asile, l'environnement ou la culture a aussi été rendue possible par cette confiance mutuelle, évidemment dopée par la conviction, à Bruxelles comme à Berne, que des bénéfices conjoints en résulteront.

Le vote du 26 novembre est un test pour ce processus. Un test bien plus décisif pour la Suisse que pour l'Union, dont la plupart des fonctionnaires ignorent les tenants et les aboutissants de ce rendez-vous électoral helvétique. Quelques heures passées dans les couloirs du Berlaymont, l'imposant siège Bruxellois du collège des commissaires, suffisent pour se rendre compte que les 25 n'accordent pas au sujet grande importance diplomatique, ou économique. La loi sur l'aide suisse aux dix nouveaux pays membres de l'UE soumise dimanche au vote populaire est d'abord perçue sous l'angle.... bilatéral. «Ce sera pour nous un baromètre, explique un vétéran des pourparlers suisso-européens. Avons-nous en face un interlocuteur désireux d'assumer ses responsabilités? Ou un négociateur uniquement désireux de maximiser ses avantages?» Le choix des autorités suisses de consulter la population à chaque étape est en ce sens respecté, et bien compris. «Nous saurons le 26 novembre au soir ce que veulent les Suisses, complète un diplomate estonien. Nous saurons s'ils estiment, ou non, qu'au-delà de l'Union, des frontières et des arrangements politiques, un destin commun nous relie.»

Cette idée du destin commun peut paraître bien éloignée de l'objet du vote: à savoir cette contribution d'un milliard de francs sur dix ans promise par le Conseil fédéral aux nouveaux pays membres de l'Union et dont la Suisse gardera l'entier contrôle des dépenses et des projets financés. Mais elle plane au-dessus des relations entre la Confédération et les 25. Car qui la Suisse a-t-elle choisi d'aider? Des pays en majorité de taille moyenne ou petite. Des pays parfois enclavés. Des pays frustrés, depuis leur arrivée au sein de ce club qu'est l'Union, du dédain souvent affiché par leurs aînés.

«Ce milliard, c'est un pont symbolique», sourit le diplomate estonien déjà cité. Un pont vers l'avenir aussi, car il n'est pas versé à fonds perdus. Prenez l'Estonie. Un gouffre à subventions? Non, un pays de 1,3 million d'habitants, premier à instaurer le vote par ordinateur, mère patrie de Skype, le logiciel qui a révolutionné le téléphone. Prenez la Pologne? L'image dévastatrice et caricaturale des plombiers polonais est bien sûr passée par là. Mais qui peut nier, sur l'échiquier européen, le poids central que va jouer ce pays de 38 millions d'habitants en termes de transit énergétique, et de pièce maîtresse sur le plan de la sécurité, aux frontières de l'ours Russe? Les autorités de Varsovie ont, à la Commission, la réputation de faire une surenchère permanente. Ses dirigeants passent au crible les chiffres. Dans un tel contexte, voir Berne tendre la main quand Bruxelles serre en permanence les poings n'est pas sans importance.

La confiance est garante de la bonne volonté mutuelle. Dix pays fâchés contre la Suisse, ou simplement déçus: cela peut faire basculer la balance lors de futures décisions à prendre sur des sujets déterminants pour l'avenir comme les programmes de recherche, la collaboration helvétique au projet d'observation par satellite Galileo, ou l'accès au marché européen de l'électricité. Dix pays frustrés, c'est un quota suffisant pour relancer la charge européenne contre la fiscalité cantonale, sujet explosif sur lequel la Suisse, pour l'heure, n'estime pas devoir entrer en matière. Il n'en faudrait pas beaucoup pour dérégler la mécanique choisie, jusque-là bien huilée, des bilatérales. Les diplomates suisses basés à Bruxelles avouent eux-mêmes passer leur temps à convaincre leurs interlocuteurs européens que ces accords ne sont pas à sens unique en faveur de la Confédération. Le milliard de la cohésion leur apporterait une réponse imparable.

La confiance est comme une clef de voûte. Elle n'empêchera jamais le sol de trembler, lorsque les intérêts de la Suisse et de l'Union seront trop divergents. Et il ne fait pas de doute que cela arrivera. Elle n'est pas non plus un bouclier protecteur des intérêts helvétiques. Il faudra, après le 26 novembre, que les diplomates suisses se battent dans tous les cas de figure pour défendre l'acquis des bilatérales qui ont fait leurs preuves, et obtenir le meilleur des compromis sur les autres sujets au menu, comme le libre-échange des produits agricoles et la défense des appellations d'origine contrôlée, genre «Emmental». Mais consolider la clef de voûte d'un édifice a au moins une énorme vertu: lui permettre de perdurer. Et de continuer à en profiter.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.