Tout étranger de passage à Pékin la semaine dernière ne pouvait qu'être saisi par l'image d'un peuple à l'unisson derrière son premier ministre, Wen Jiabao, pleurant sur le terrible sort des dizaines de milliers de victimes du tremblement de terre du Sichuan. Des millions de Chinois se sont mobilisés pour offrir de l'argent, donner leur sang ou s'inquiéter du sort de millier d'orphelins, alors que la télévision d'Etat assure une couverture permanente de l'évènement sur l'une de ses chaînes d'information continue. Aux quatre coins du pays, par le biais des entreprises, des cellules du parti, des comités de quartier ou des médias, la récolte des dons a suscité un vaste enthousiasme donnant l'impression d'une fraternité à toute épreuve.

Le montant des dons étant affiché publiquement avec le nom des donateurs, l'exercice prend parfois la forme d'un concours de beauté qui permet de se racheter une vertu à moindres frais aux yeux des autorités - ce qu'ont bien compris par exemple les entreprises étrangères qui ont versé des millions de dollars à commencer par Carrefour victime au début du mois d'une campagne de boycott pour ses liens supposés avec la «clique du dalaï-lama». On peut aussi s'interroger sur cet élan de générosité collective entretenu par la propagande dans un pays où règne habituellement une loi de la jungle qui laisse peu de place à la notion de solidarité envers les faibles. On ne peut toutefois douter de la sincérité d'une telle vague de compassion qui succède logiquement à toute catastrophe naturelle, que ce soit en Chine ou ailleurs.

En favorisant l'union de la population derrière ses autorités, ce tremblement de terre peut servir le régime. Il en a besoin, la société étant de plus en plus divisée par les disparités sociales. Mais est-ce bien le cas?

Car le même étranger de passage à Pékin la semaine dernière, pour peu qu'il se donnât la peine de tendre l'oreille dans la rue ou d'écouter les Chinois, ne pouvait qu'être frappé par le climat délétère qui règne aujourd'hui en Chine. Avec les catastrophes à répétition qui accablent le pays depuis le début de l'année, le règne de la rumeur gagne chaque jour du terrain. Et avec elle les interrogations sur l'avenir du pays. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les Chinois sont pris de doute. Un sentiment diffus de fin d'âge d'or se répand. Irrationnel à maints égards. Mais révélateur. Cela a commencé par cette remarque: cette année, le temps est détraqué. Jamais il n'avait autant plu à Pékin depuis... le printemps 1976. Cette année-là, la Chine a connu son tremblement de terre le plus meurtrier, à Tangshan, non loin de Pékin, qui fit officiellement 242000 victimes. Il avait précédé de quelques semaines la mort de Mao Zedong. Dans un pays où les séismes sont interprétés comme des signes de sanction du Ciel et de changement politique, la secousse de Wenchuan ne peut qu'inquiéter le pouvoir. L'une de ses premières réactions a d'ailleurs été d'appeler à stopper les rumeurs et prophéties en tout genre sur Internet. Elles n'en ont pas moins fleuri comme des pousses de bambous après la pluie. L'une d'entre elles renvoie à la magie des chiffres, une tradition bien ancrée en Chine. Et répond à la propagande du parti. Elle concerne le 8, chiffre propitiatoire, synonyme de richesse et de rayonnement. Pékin a fixé le début des Jeux olympiques au 8 août (huitième mois) 2008 à 20h08 pour affirmer sa nouvelle puissance à la face du monde. Un pouvoir superstitieux? Pour le moins. Aujourd'hui, le peuple est pourtant pris de doute. Car ce même 8, dit la rumeur, revient en filigrane dans plusieurs catastrophes: le tremblement de terre s'est produit le 12 mai ou 12.5, trois chiffres qui, additionnés, forment un 8, et cela à 88 jours de la cérémonie d'ouverture. Les tempêtes de neige exceptionnelles de février ont de même débuté le 25 janvier (25.1 = 8) ou encore les émeutes de Lhassa ont éclaté le 14 mars (14.3 = 8).

Les JO, censés célébrer l'apothéose du régime deviendraient-ils synonymes de malheur? C'est ce que laisse entendre cette autre prophétie: Les mascottes olympiques (voir ci-dessous) seraient associées pour chacune d'entre elles à une crise, selon un message qui circule largement sur Internet. Le panda vit au Sichuan, lieu du tremblement de terre; la torche olympique a vécu un parcours très chahuté; l'antilope du Tibet renvoie aux émeutes de Lhassa et le cerf-volant est pour sa part associé à un terrible accident de train qui s'est produit le mois dernier au Shandong, province d'origine de ce jeu. Reste l'esturgeon du Yangzi. Le fleuve sera-t-il le lieu d'une prochaine catastrophe? s'interroge le message.

Superstition que tout cela? Certes. Mais les Chinois, faute d'un socle religieux fort, sont doués pour l'interprétation des signes de la nature, la magie des chiffres et le décryptage des soubresauts politiques. Ces crises et leur interprétation ne suffisent toutefois pas à décrire ce climat délétère. Le principal souci des Chinois est aujourd'hui bien plus concret et menaçant. Il a pour nom inflation. Celle-ci n'avait plus connu pareille fièvre depuis la fin des années 1980. Le prix du porc a fait un bond de 35% le mois dernier. Beaucoup de gens pensent que le gouvernement va contrôler les prix d'ici au mois d'août pour assurer des JO sans troubles sociaux. Mais qu'advientra-t-il après les Jeux? C'est la grande interrogation des Chinois, qui semblent soudain se résoudre à des lendemains qui déchantent. C'est du moins ce que l'on pouvait entendre la semaine dernière à Pékin.

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