Depuis 1992, l'héroïne est utilisée en Suisse dans la prise en charge des toxicomanes. A titre expérimental d'abord, puis de façon normalisée. Si normalisée que plus personne ou presque ne songe à s'en offusquer. Même l'organe de contrôle des stupéfiants de l'ONU semble s'être lassé de répéter, rapport annuel après rapport annuel, que cette pratique diffuse un mauvais signal. D'autres pays testent cette approche ou s'apprêtent à le faire. Lentement, car, au plan international, les réticences restent fortes.

Ces réticences ont trait, justement, au signal. Prescrire de l'héroïne à des gens qui en ont fait leur drogue de prédilection c'est, craint-on, désarmer l'effet préventif qu'on attend de l'interdiction des stupéfiants. «Si les personnes dépendantes peuvent espérer de l'héroïne médicale, on hésitera moins à prendre le risque de la dépendance», entendait-on lorsque le débat faisait encore rage.

Cette vision un peu mécaniste marque aussi les craintes qui se sont longtemps manifestées face à la mise à disposition de seringues stériles et qui subsistent encore, dans la plus grande partie de la Suisse romande, face aux locaux d'injection. Il en existe une version plus subtile qui tourne autour de la crainte de la banalisation, voire la perte de repères ou, comme on aime le dire aujourd'hui, de limites.

L'effet de banalisation des mesures regroupées sous le terme général de réduction des risques est indiscutable. Il est d'ailleurs recherché: il s'agit entre autres de réduire la marginalisation dont souffrent les toxicomanes et un moyen de le faire est de traiter, dans toute la mesure du possible, la dépendance comme une maladie chronique parmi d'autres.

La nouveauté, apportée par une étude que vient de diffuser l'Université de Zurich, est que cette banalisation ne constitue en aucune manière une incitation à la consommation. Elle aurait même plutôt tendance à la réduire.

Rudolf Stohler et Carlos Nordt ont suivi, depuis 1991, 9518 personnes qui ont reçu un ou plusieurs traitements de substitution à Zurich. Leurs résultats sont sans ambiguïté: loin de provoquer une explosion de nouveaux cas de toxicomanie, la politique tolérante appliquée depuis cette époque a été accompagnée d'une diminution constante des nouveaux cas de dépendance à l'héroïne. De 850 en 1990, leur nombre est tombé à 150 en 2000.

Ces chiffres ne concernent que les personnes traitées. Ils donnent toutefois une bonne photographie de la réalité, estiment les chercheurs: l'offre de traitement est assez abondante à Zurich pour permettre à tous ceux qui le souhaitent d'être pris en charge. En outre, l'estimation à laquelle ils parviennent du nombre total des héroïnomanes n'est pas différente de celles opérées à partir d'autres sources.

Cette désaffection pour l'héroïne n'est pas une spécialité helvétique: on la constate dans d'autres pays européens. Mais il semble bien, sur la base des quelques données disponibles à l'étranger, qu'elle soit particulièrement marquée à Zurich. Et sans doute dans l'ensemble de la Suisse: les données sur l'accès aux traitements y sont comparables et on y constate partout un accroissement constant de l'âge des personnes prises en charge.

La nouvelle n'a pas fait les gros titres: les Suisses se sont habitués à une politique de la drogue à bas bruit, dont ils ne sont pas surpris d'apprendre qu'elle produit d'assez bons résultats. Elle mérite toutefois un court arrêt sur image, sous l'angle, toujours, du signal.

Le signal diffusé par la politique des quatre piliers est que les toxicomanes sont des personnes atteintes dans leur santé qui doivent pouvoir accéder aux traitements qui leur sont nécessaires. Cette image, estiment les chercheurs, est finalement moins attrayante que celle du rebelle nihiliste qui prévalait jusque-là.

Là encore, la politique n'est pas seule en jeu: c'est un peu partout que l'héroïne passe aujourd'hui pour une drogue de looser. Mais une chose, au moins, semble démontrée: la diabolisation qui a longtemps prévalu n'était pas le seul moyen d'en éloigner les jeunes. Peut-être même était-ce le contraire.

Le revers de la médaille semble être que les personnes en traitement ont tendance à y rester ou à y revenir. C'est le cas de deux membres sur trois du groupe observé et cela semble un peu plus que ce qui a été noté ailleurs. Mais on ne sait pas s'il faut vraiment s'en plaindre: les chercheurs se bornent à compter les sorties durables de traitement, sans déterminer si ces départs sont dûs à une guérison ou à une autre circonstance: départ, arrestation - ou décès.

Là encore, c'est la seule chose certaine, on peut voir une certaine banalisation à l'œuvre. Un traitement de substitution ne semble plus un opprobre dont il faut se débarrasser le plus vite possible. Le risque de ce qu'on appelle en jargon la chronicisation est sans doute réel. Mais ceux liés à la précarité, à l'exclusion et à la délinquance ont, eux, diminué.

On s'est beaucoup affronté, au cours du débat sur la politique de la drogue, sur le terrain de la morale. Certains jugeaient inacceptable éthiquement d'aider quelqu'un à se droguer. Pour d'autres, c'était le fait de priver un toxicomane de la seringue stérile qui pouvait lui éviter le sida qui était intolérable.

Quinze ans plus tard, il se confirme que la morale est une affaire compliquée. Et que l'attitude consistant à accepter une réalité choquante pour mieux aider ceux qui sont aux prises avec elle ne débouche pas forcément sur la démission. Une leçon à méditer au moment où l'approche du Mondial a relancé le débat sur le statut légal de la prostitution.

Incidence of Heroin Use in Zurich, Switzerland: a Treatment Case Register Analysis, «Lancet» 2006.

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