«Show the Flag!» («Montrez le drapeau!»): en exhortant ses observateurs à une visibilité maximale en Géorgie, le chef de la mission européenne de surveillance (EMM) Hansjörg Haber a, la semaine dernière, mis l'accent sur la dimension politique du bras de fer qui se joue dans le Caucase entre les Vingt-Sept et la Russie.

Certes, le drapeau étoilé qu'arborent depuis le 1er octobre les véhicules européens en patrouille en Géorgie ne pèse rien face aux 7200 soldats russes déployés en Abkhazie et en Ossétie du Sud. L'ambiguïté du mandat de l'EMM, qui bute actuellement sur les frontières closes des deux républiques dont la Russie a reconnu l'indépendance le 26 août, est aussi une base bien fragile pour espérer voir demain ses observateurs quadriller «l'intégralité» du territoire géorgien

Mais l'impasse annoncée pour l'EMM n'est qu'une partie du bras de fer entre Moscou et Bruxelles. Un bras de fer sur lequel le sommet européen qui s'ouvre aujourd'hui, parallèlement à la tenue des pourparlers sur la stabilité dans le Caucase à Genève, va de nouveau se pencher. Avec une question: reprendre ou non les négociations sur un accord de partenariat stratégique avec Moscou, suspendues depuis le 1er septembre par les Vingt-Sept. Et définir l'agenda du sommet UE-Russie prévu le 14 novembre à Nice.

Or l'examen des faits, trois mois après le déclenchement des hostilités à Tskhinvali le 7 août, n'est pas vraiment à l'avantage de Moscou, dont la plus évidente erreur est d'avoir mésestimé la volonté des Européens de ne pas se laisser piéger par leurs divergences - réelles - sur la nature de la puissance russe et l'attitude à adopter envers le Kremlin.

Tactiquement, le fait que l'Union européenne soit présidée depuis le 1er juillet par un de ses grands pays fondateurs - la France - et par un énergique chef d'Etat - Nicolas Sarkozy - a été mal apprécié par le Kremlin. Un pays plus petit tel que la Slovénie (à laquelle la France a succédé à la tête de l'UE) aurait sans doute eu plus de peine à arracher un cessez-le-feu immédiat, puis à consolider le front communautaire. «L'hyper ego de Sarkozy a fait la différence. Tant mieux!» reconnaissait récemment à Bruxelles l'ancien ministre des aAffaires étrangères allemand Joschka Fischer. Un avis que personne, jusque-là, n'a démenti.

L'UE dispose en outre de cartes appréciables face à Moscou à moyen terme. La crise financière, non contente d'avoir ébranlé le sommet du capitalisme russe, a accouché d'une baisse sensible du prix des hydrocarbures dont le budget de la Russie est si dépendant. L'Europe, premier client du géant Gazprom, est donc d'autant plus incontournable. Mieux: le choc boursier et bancaire a dopé l'unité des Vingt-Sept face à ce formidable accélérateur de krachs qu'est la mondialisation. Le blocage irlandais du Traité de Lisbonne n'a pas, comme on pouvait le craindre, paralysé l'UE face à la crise.

Une autre case s'avère compliquée pour Moscou sur l'échiquier géopolitique chamboulé par le conflit du Caucase: celle du Kosovo. La Russie, on le sait, s'est toujours opposée à la scission de l'ex-province serbe et compare, à satiété, le cas du Kosovo aux cas abkhaze et sud-ossète.

Or l'abcès kosovar tend à se cicatriser. La victoire des progressistes proeuropéens aux élections serbes, et la volonté réaffirmée du président Boris Tadic de se rapprocher de l'UE l'ont emporté. La saisine par Belgrade, acceptée par l'ONU, de la Cour internationale de justice confirme en outre le choix serbe d'un processus légal et diplomatique. Mieux: la décision du Monténégro et de la Macédoine de reconnaître l'indépendance du territoire a largement scellé le dossier. Le Kosovo existe, même s'il devra peut être dans le futur accepter une partition de ces districts serbes. Les pays de l'UE hostiles à son indépendance, comme l'Espagne, la Slovaquie ou la Grèce, taisent leurs critiques. La mission européenne Eulex se consolide. Un Etat de droit est, peu ou prou, en train de naître.

A l'inverse, l'échec de la diplomatie russe est patent. Même la Biélorussie - avec laquelle l'UE vient d'accepter de dialoguer, après avoir levé les sanctions personnelles contre le président Loukachenko - boude l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud. Cinquante pays ont reconnu le Kosovo. Rien, sauf le Venezuela ou le Nicaragua du côté abkhaze et ossète. Le verdict est sévère.

Dernier facteur mésestimé par Moscou: la capacité à rebondir du gouvernement géorgien et de son président Mikhaïl Saakachvili, reçu hier par la Commission européenne, et José Manuel Barroso. L'homme, évidemment, est affaibli. Les critiques fusent à Tbillissi. L'opposition fourbit ses armes. Mais l'argent international arrive. Une conférence des donateurs aura lieu à Bruxelles le 22 octobre et l'UE a déjà promis 500 millions d'euros. Un milliard de dollars est en suspens du côté américain.

«Saakachvili a renfloué ses caisses vides grâce à cette guerre», confie un diplomate. Or une injection de ces fonds dans l'économie et les infrastructures, dirigée par sa jeune administration pressée de faire la différence, pourrait redorer le blason domestique de la «bête noire» du Kremlin.

S'ajoute enfin «l'effet drapeau». Grâce à sa mission de surveillance, l'UE est désormais ancrée en Géorgie, en position de faire oublier, ou du moins de relativiser, les promesses erronées d'adhésion future à l'OTAN et l'arrogance de l'alliance atlantique aux frontières de la Russie. Vladimir Chyzov, l'ambassadeur russe à Bruxelles, a d'ailleurs dit à plusieurs reprises que Moscou ne voyait pas d'inconvénients à l'extension de l'Union, mais ferait barrage par tous les moyens à celle de l'OTAN. Preuve que la volonté de négocier une sortie du tunnel russo-européen est bien à l'agenda. A Bruxelles comme à Moscou.

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