Après le tsunami du 26 décembre 2004 qui vit l'Indonésie accepter l'aide internationale et ouvrir les portes de la province d'Aceh, sous loi martiale et fermée aux étrangers depuis plusieurs années, l'idée que le droit d'ingérence sortirait renforcé de cette tragédie asiatique avait fait son chemin.

Malgré ses imperfections, et ses risques intrinsèques, ce raz-de-marée d'assistance - plus de douze milliards de dollars au niveau mondial - avait en effet atteint deux objectifs: amener le gouvernement de Djakarta et les séparatistes d'Aceh à négocier un cessez-le-feu, puis à signer une paix aujourd'hui bien en vigueur, et prouver que le réservoir de générosité mondiale est immense.

Plus que le droit d'ingérence lui-même - l'Indonésie ayant accepté d'emblée les offres d'aide -, le concept selon lequel la communauté internationale - gouvernements mais aussi société civile, opinion publique... - a, au XXIe siècle, la «responsabilité de protéger» des populations en danger lorsque les autorités nationales n'en sont plus capables surfa alors avec succès sur les vagues tueuses. Mieux, il gagna sur les côtes ravagées d'Asie du Sud-Est une légitimité supplémentaire: comment ne pas se féliciter devant le spectacle des avions-cargos et des équipes médicales asiatiques déployées à Aceh, au Sri Lanka et, dans une moindre mesure, en Thaïlande (l'Inde ayant décliné l'aide internationale), esquisse d'une «solidarité sans frontières» si nécessaire pour espérer panser les maux de la planète?

Le tableau fourni depuis le 3 mai dernier par l'impasse humanitaire au Myanmar (l'ex-Birmanie) montre malheureusement que ce tournant du tsunami de décembre 2004 était avant tout le résultat d'une heureuse coïncidence de facteurs politiques et humanitaires. Et que, plus tragiquement encore, l'ingérence est loin d'avoir fait des émules en dehors de la tribune des Nations unies à New York ou Genève, et des cénacles spécialisés comme la Commission internationale sur la responsabilité de protéger, créée par le Canada, auteur en 2001 du rapport du même nom.

La proposition française, formulée dès le mercredi 7 mai, de réunir d'urgence le Conseil de sécurité de l'ONU pour faire voter une résolution condamnant l'attitude de la junte et exigeant l'accès à ses provinces dévastées n'est pas pour rien restée lettre morte.

Le piège birman s'est refermé sur le droit d'ingérence car il recèle les trois principaux obstacles à son application: l'obsession nationaliste d'un pouvoir habitué à vivre en quasi-autarcie depuis les années 1960; la diabolisation des Occidentaux par un régime frappé de sanctions économiques et financières et mis encore plus au ban de la communauté internationale depuis la sanglante répression des manifestations démocratiques de septembre 2007; le refus des pays voisins d'appuyer fermement les injonctions humanitaires de Bruxelles, Paris ou Washington.

Le parallèle qui vient à l'esprit, en regardant les rares images de Birmanie, est celui du Zimbabwe: que se passerait-il si un cyclone s'abattait sur le pays de Robert Mugabe, dont l'ultime planche de salut réside dans le refus de ses voisins africains de laisser l'Occident dicter ses règles dans la région?

Ce piège birman est d'autant plus dévastateur pour le concept d'ingérence qu'il se referme en Asie, seule région du monde désormais capable, après l'Europe, les Etats-Unis et quelques pays comme le Brésil ou l'Australie, de projeter à l'extérieur des unités de protection civile et des containers d'aide alimentaire.

L'illustration la plus cruelle de ce piège est d'ailleurs fournie par le tremblement de terre survenu en Chine, dans le Sichuan. Pékin dispose de sauveteurs et de moyens logistiques lourds. La rapidité exceptionnelle avec laquelle les autorités ont semble-t-il transmis les informations et mobilisé les secours, saluée par la presse chinoise assez libre sur ces sujets, montre que les leçons des précédentes catastrophes ont été retenues.

«La Chine, un pays traversé de nombreuses failles sismiques, semble apprendre à faire face aux désastres», soulignait ces derniers jours le quotidien en ligne Asia Sentinel. Or la Chine est, on le sait, le premier soutien de la junte militaire birmane, qu'elle fournit notamment en armes. Et qu'a-t-elle exigé depuis le passage du cyclone Nargis de ses interlocuteurs kaki du Myanmar? Rien, ou presque. Preuve que la responsabilité internationale de «protéger» ne vaut guère si les Etats, notamment les riverains, n'entendent pas l'assumer au-delà de l'envoi de camions aux postes frontières...

Le piège birman, enfin, est redoutable car il risque de conduire les grands bailleurs de fonds humanitaires, comme l'Union européenne et les Etats-Unis, à tirer toujours plus le signal d'alarme sans les nuances indispensables. Or la Birmanie, qu'on le veuille ou non, n'est pas la Corée du Nord. La présence à Rangoon d'une forte communauté expatriée, ainsi que la présence sur le terrain de plusieurs organisations non gouvernementales réputées, comme la branche caritative de l'Ordre de Malte, MSF, Save the Children ou Action contre la faim, sont tout de même la garantie d'une capacité à surveiller les agissements des soldats. Acheminer l'aide en Birmanie sans disposer du nombre de visas requis pour les équipes humanitaires y est donc moins problématique que sous d'autres latitudes.

Il est normal que le commissaire européen à la Coopération, Louis Michel, fasse des pieds et des mains à Rangoon pour que les portes s'ouvrent. Il est indispensable que les secours parviennent aux populations. Mais il faut aussi cesser de se bercer d'illusions: le régime birman, acculé, paranoïaque et féodal, incarne jusqu'à la caricature ce «côté obscur des rapports de force» internationaux contre lequel le droit d'ingérence est, peut-être irrémédiablement, condamné à buter.

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