Trois événements ont précédé cette semaine à Pékin l'ouverture du septième sommet bisannuel entre l'Asie et l'Europe (http://www.asem7.cn). Parties intégrantes du dialogue entre les deux continents institutionnalisé depuis 1996 pour riposter à l'APEC (Asia-Pacific Caucus) réuni chaque année autour des Etats-Unis, les rencontres de l'Asia-Europe People's Forum (AEPF), de la Fondation Asie-Europe (ASEF) et de l'Asia-Europe Business Forum (AEBF) ont, chacune, fait le point sur les relations entre l'Union européenne et ses 16 partenaires asiatiques: les dix pays de l'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (Asean), plus la Corée du Sud, le Japon, l'Inde, le Pakistan, la Mongolie et la Chine.

Problème: aucune de ces manifestations organisées à Pékin où doivent se retrouver les 24 et 25 octobre les dirigeants européens et asiatiques n'a reçu le moindre écho. Plus de 500 participants, pour la plupart militants de la société civile, ont pourtant passé au crible, du 13 au 15 octobre, dans le cadre de l'AEPF, la plupart des défis auxquels sont confrontées ces deux parties du monde. Le fondamentalisme religieux, la défense de l'environnement, les tensions sur le marché des matières premières et des denrées alimentaires ont fait l'objet d'ateliers regroupant universitaires, activistes et hommes d'affaires. Le symposium «Connecter les sociétés civiles» de la Fondation Asie-Europe basée à Singapour a ensuite émis plusieurs recommandations, sous la houlette de l'ancien ministre néerlandais Jan Pronk, ex-représentant spécial de l'ONU au Soudan. Mais, à chaque fois, le huis clos a prévalu. A l'exception de l'ambassadeur de France en Chine, obligé de faire le déplacement puisque son pays préside l'UE, l'interaction avec les gouvernements a été nulle. Preuve de la déconnexion totale entre ce dialogue Asie-Europe et les gouvernements censés l'animer.

L'explication est assez simple. Dépourvu de secrétariat permanent, le processus ASEM se résume à un sommet tous les deux ans dont les déclarations, écrites à l'avance, sont un cache-sexe pour permettre aux chefs d'Etat et de gouvernement présents de multiplier les rencontres bilatérales. Hormis l'actuelle crise financière internationale, qui ébranle le Japon, la Corée du Sud et aussi la Chine, aucun sujet de discussion ne semble cette année devoir aller plus loin qu'un simple échange protocolaire. L'idée évoquée d'un changement de nom de l'ASEM, qui deviendrait ASEP pour Asia-Europe Partnership (Partenariat euro-asiatique), en dit long sur la léthargie du processus, entravé par la tenue annuelle des sommets UE-Chine, UE-Inde, UE-Corée et UE-Japon. Que faire de plus à 48, sinon poser pour la photo de famille?

Comment dès lors redonner vie à ce processus dont l'intérêt majeur devrait être, pour l'Europe, de disposer d'une ouverture permanente vers ce futur poumon économique du monde qu'est l'Asie? La première réponse est affaire de volonté politique. Plus roués aux échanges informels, les Européens doivent pousser pour rendre à ce dialogue Europe-Asie sa dimension d'échange. Ce qui suppose d'éviter les déclarations écrites à l'avance, et de copier davantage le format de l'APEC. A terme, si le Traité de Lisbonne entre en vigueur, l'ASEM pourrait même devenir l'une des compétences propres du futur président du Conseil de l'UE, élu pour deux ans et demi. L'idée d'avoir, dans son cabinet, un sherpa pour les affaires asiatiques, centré sur la dimension économique, sociale et environnementale du dialogue Europe-Asie, pourrait aussi contribuer à densifier ces échanges.

Une deuxième démarche consiste à valoriser davantage les rencontres et forums entre les deux continents. La tenue du deuxième sommet social Europe-Asie, au début octobre à Bali (Indonésie) fait partie de ces initiatives à promouvoir. Des ouvertures existent aussi, depuis le passage dévastateur du cyclone Nargis en Birmanie, pour une coopération euro-asiatique pour la gestion des catastrophes naturelles, appelées à se multiplier en Extrême-Orient et dans le sous-continent indien en raison des changements climatiques. La crise alimentaire, les normes et standards énergétiques à l'étude au sein de l'UE, la question de la sécurité sanitaire et des droits des consommateurs sont autant de sujets sur lesquels un échange est possible. Sous forme, pourquoi pas, de discussions tripartites: gouvernements, milieux d'affaires, société civile.

Troisième impératif, enfin: impliquer davantage dans ce processus les législateurs. S'en remettre aux seuls chefs de gouvernement ou ministres, surtout en Asie où l'instabilité politique et l'autoritarisme demeurent des plaies, revient à condamner d'avance ce dialogue intercontinental à des échanges convenus. Une implication plus grande du Parlement européen et des parlements asiatiques est donc indispensable pour permettre d'évoquer, avec moins de contingence diplomatique, les problèmes de droits de l'homme, de protectionnisme, d'immigration ou le cas épineux de la junte militaire birmane, dont le secrétaire général de l'ONU vient encore de déplorer le manque d'ouverture. Pourquoi pas, aussi, un programme d'échanges entre les jeunes générations de parlementaires, à l'image des «Leaders pour demain» du World Economic Forum? L'ASEM doit être un processus dynamique. Le réduire à un sommet revient à se tirer, pour l'Europe vieillissante face à l'Asie montante, une problématique balle dans le pied.

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