En pleine Seconde Guerre mondiale, sir Owen Dixon, ambassadeur d'Australie à Washington, participa à une réunion à la Maison-Blanche présidée par Roosevelt. Il y fut question de l'ascension de la Chine et d'un grand rétrograde, Winston Churchill. Sir Owen en rendit compte dans son journal personnel: «Roosevelt raconta qu'il avait eu de nombreuses discussions avec Winston sur la Chine et qu'il avait le sentiment que Winston avait quarante ans de retard sur la Chine, qu'il parlait sans cesse des Chinois en disant «les Chinks» ou «les Chinamen» - il trouvait ça très dangereux. Roosevelt, lui, voulait garder de bonnes relations avec la Chine, car il pensait que, dans quarante ou cinquante ans, la Chine pourrait très bien devenir une grande puissance militaire.» C'est John Ikenberry, de Princeton, l'un des plus brillants chercheurs américains en politique étrangère, qui a exhumé cette perle pour les besoins d'un récent article dans Foreign Affairs, consacré à «L'ascension de la Chine et l'avenir de l'Ouest». Le sujet travaille beaucoup politologues et diplomates occidentaux - et on les comprend. Le rythme effréné de la croissance économique de la Chine, son irruption dans le capital des plus grandes entreprises occidentales ou à la rescousse des banques américaines en détresse, l'activisme de sa politique extérieure sur des terrains jusque-là considérés comme les chasses gardées des rois du monde, tout cela suscite forcément quelques interrogations dans des capitales où l'on n'a pas toujours été aussi visionnaire que Roosevelt. Un autre intellectuel de qualité, Mark Leonard, britannique celui-là, vient de publier un livre intitulé «What China Thinks» («Ce que pense la Chine»), où l'on découvre que les Chinois, eux aussi, réfléchissent sur l'avenir du monde. Et que, contrairement à une idée très répandue, ils ne pensent pas tous de la même manière. Il y a «la nouvelle gauche» et «la nouvelle droite». Mais gare aux «néocomms» de Pékin, prévient-il, petits cousins des «néocons» de Washington, qui pourraient très bien chercher à imposer leur vision de transformation de l'Asie comme les néo-conservateurs ont tenté d'imposer la leur au Moyen-Orient, avec le succès que l'on sait.

A l'Est, on est bien sûr moins circonspect. Kishore Mahbubani, ancien ambassadeur singapourien et auteur de plusieurs livres sur la politique internationale, décrète même la victoire totale de l'Asie sur l'Occident dans «The New Asian Hemisphere», un livre sur «le basculement irrésistible du pouvoir mondial vers l'Est» - publié, malgré tout, à New York.

Les Australiens écrivent moins, mais, se sentant plus proches aujourd'hui de Roosevelt que de «Winston», ils agissent. Parés du premier chef de gouvernement du monde développé à parler couramment le mandarin, le travailliste Kevin Rudd, ils participent allégrement au réaménagement de l'ordre géopolitique dans la région Asie-Pacifique. La Chine est devenue en 2007, devant le Japon, le premier partenaire commercial de l'Australie et, bien sûr, pour tout ce qui est «environnement, sécurité, architecture régionale, la Chine est très importante», reconnaît Allan Gyngell, directeur du Lowy Institute, centre de recherche de Sydney. «Et il est vrai que le gouvernement travailliste est beaucoup moins inquiet de l'ascension de la Chine que l'équipe précédente», menée par le conservateur John Howard, solide allié de George Bush.

Alors, dès son arrivée au pouvoir, après avoir ratifié le Protocole de Kyoto sur le changement climatique et annoncé le retrait de ses troupes de combat d'Irak, M. Rudd a signé le certificat de décès du «dialogue quadrilatéral», une vague structure regroupant le Japon, les Etats-Unis, l'Inde et l'Australie, connue aussi sous le nom d'«arc asiatique de la démocratie», dont l'idée avait germé dans le cerveau de l'ex-premier ministre japonais Shinzo Abe, avec la bénédiction des «néocons» de l'administration Bush. Convaincus qu'il s'agissait d'une manœuvre de containment visant à isoler Pékin, les Chinois voyaient cet «arc de la démocratie» d'un très mauvais œil. A Canberra, Kevin Rudd part désormais du principe qu'il faut donner à la Chine la place qui lui revient dans le système international: le containment n'est plus une option, place au «dialogue stratégique». Celui-ci a été officiellement lancé le 5 février à l'occasion de la visite du ministre chinois des Affaires étrangères, Yang Jiechi, en Australie. Si le centre de gravité économique et stratégique mondial se déplace vers l'Est, alors la si lointaine Australie, qui forme cette année 90000 étudiants chinois, va se retrouver en première ligne. Et son habileté à maintenir une forte alliance militaire avec Washington tout en se rapprochant très concrètement de la Chine lui conférera un statut diplomatique unique.

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