Effectuée en quatre fois moins de temps que prévu, l'évacuation des colonies israéliennes de la bande de Gaza et du nord de la Cisjordanie redore le blason de l'Etat hébreu sur la scène internationale. Mais elle met également en exergue la puissance du fondamentalisme juif, un courant de fond qui suscite pourtant beaucoup moins d'intérêt que ses homologues musulman et chrétien.

En effet, dans les mois précédant le désengagement et durant l'opération proprement dite, les médias israéliens et internationaux se sont bousculés pour interviewer les dirigeants du Yecha (le lobby des colons) qui promettaient, tel le fondateur historique de ce mouvement, Pinhas Wallerstein, de «provoquer une révolution si le dictateur Sharon ose toucher à une seule de nos implantations». Mais lorsque l'heure de vérité est arrivée, ces partisans du Grand Israël se sont révélés incapables de grand-chose, hormis des déclarations musclées. Car, sur le terrain, ils ont été doublés par des rabbins exaltés, des responsables de yechivot (écoles talmudiques) de Cisjordanie qui ont pris les choses en main en envoyant leurs étudiants «résister à l'agression contre nos implantations».

A Neveh Dekalim et à Kfar Darom (les implantations les plus dures de la bande de Gaza, où des incidents extrêmement violents se sont produits entre les colons et les forces de l'ordre qui tentaient de les évacuer), une dizaine de rabbins venus de Cisjordanie dirigeaient l'émeute. Une surprise? Le fondamentalisme juif n'est pas un phénomène nouveau. Dans le courant des années 80 et 90, il s'est notamment manifesté par une série d'attentats anti-arabes ainsi que par l'assassinat du premier ministre travailliste Yitzhak Rabin, qui venait de conclure les Accords de paix d'Oslo avec Yasser Arafat. En outre, il a été analysé en profondeur par quelques universitaires de renom 1. Mais ce courant teinté de messianisme (selon ses rabbins, la colonisation des territoires favoriserait le retour du Messie sur Terre) n'a pas cessé de se développer depuis lors. Au point de se poser en concurrent de l'appareil d'Etat.

Différents des ultra-orthodoxes vêtus d'un chapeau à large bord et d'un caftan noir, les fondamentalistes portent souvent une kippa tricotée. Plus ou moins large selon les implantations dans lesquelles ils vivent. «Ces gens-là ne sont pas majoritaires parmi les juifs religieux. Ils ne comptent d'ailleurs pas plus d'une dizaine de députés sur 120 à la Knesset. Mais ce sont des zélotes qui croient incarner le vrai judaïsme», explique le chroniqueur Motti Kirchenbaum. Qui poursuit: «Ce faisant, ils ne s'estiment pas tenus par les lois et se croient autorisés à décider ou non ce qui est bon ou non pour le pays.»

Ces dernières semaines, dénigrant le processus démocratique légal qui a débouché sur le vote de la législation sur le désengagement, des dizaines de ministres du culte fondamentalistes – parmi lesquels plusieurs anciens grands rabbins d'Israël – ont usé de leur influence morale pour appeler les policiers et les soldats à l'insubordination, voire à la désertion. Cela, alors que ces rabbins et directeurs de yechivot sont des fonctionnaires payés par l'Etat.

Durant l'évacuation de l'implantation de Homech (nord de la Cisjordanie), une séquence a particulièrement frappé les nombreux Israéliens laïcs qui suivaient l'opération retransmise en direct par toutes les chaînes de télévision. On y voyait le très influent rabbin Dov Lior incitant de sa voix tremblante d'octogénaire malade les colons retranchés sur les toits à se battre pour perturber leur évacuation. «A partir de ce moment commence un combat de géants entre les partisans de la Torah (ndlr: la loi divine) et ceux qui veulent transformer Israël en un pays pour les goyim (ndlr: non juifs) et autres amateurs de viande de porc, prêchait-il. Qu'il soit bien certain que la Torah prime sur tout le reste.» Pour l'heure, Lior et ses homologues ne sont pas poursuivis pour leurs appels à la violence. Quant à leurs disciples, certains d'entre eux sont arrêtés mais les députés fondamentalistes préparent déjà une loi leur assurant l'amnistie en cas de condamnation.

1) «Jewish Fundamentalism in Israel», Israel Shahak and Norton Mezvinsky, Pluto Press (Londres); «For the Land and the Lord», Ian Lustick. Council for Foreign Relations Press (New York).

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