Six ans après le rejet par le corps électoral genevois du projet de nouveau musée d'ethnographie qui devait être édifié sur la place Sturm, les autorités ont lancé hier le concours d'architecture pour l'agrandissement du bâtiment actuel, vétuste, exigu et dont la structure prévue pour tout autre chose (c'était à l'origine une école) contraint les responsables de l'institution à des contorsions insupportables chaque fois qu'ils veulent y organiser une exposition (lire en page 37).

Un concours d'architecture de ce type est normalement associé à un cahier des charges ainsi qu'à un projet muséographique et scientifique. En plus de la lecture de ces documents, nous conseillons aux candidats d'aller visiter l'excellente exposition que le Musée d'ethnographie de Genève (MEG) consacre au vodou haïtien et à la plus grande collection d'objets provenant de cette pratique, celle d'une Suissesse installée à Port-au-Prince, Marianne Lehmann. Ils y trouveront de précieuses informations.

Avec l'installation au Louvre, en l'an 2000, d'œuvres du patrimoine culturel non européen (d'Asie, d'Afrique, d'Océanie et des Amériques); avec le nouveau MEG et son échec en 2001; avec le projet voulu par Jacques Chirac de ce qu'on appelait alors un musée des Arts Premiers et son inauguration en juin 2006 sous le nom de Musée du Quai Branly, le rôle des institutions qui collectionnent, étudient et présentent les artefacts venus de sociétés et de cultures qui n'ont pas à leur égard les mêmes relations que nous ont été l'objet de discussions interminables. Souvent ramenées à une alternative simpliste. Il y aurait d'un côté les partisans d'une vision esthétisante, assimilée à celle de l'art occidental, et de l'autre les partisans d'une vision anthropologique, soucieuse du contexte dans lequel ces artefacts sont utilisés et du sens que leur donnent les populations qui les utilisent. Jacques Hainard, qui dirige aujourd'hui le MEG, s'est d'ailleurs élevé contre les discours «purement» esthétiques et contre la catastrophe muséographique que constitue la collection permanente du Quai Branly.

On se tromperait si l'on imagine que ce refus des discours purement esthétiques milite pour un discours purement ethnographique, anthropologique ou sociologique (comme on voudra) analogue à celui qui soutenait, au moins en apparence, le projet du MEG 2001. Pour s'en convaincre, il suffit de se rendre dans le vieux bâtiment actuel et de parcourir les salles de «Vodou, un art de vivre». C'est un subtil manifeste en faveur d'une conception muséographique qui ne verse ni d'un côté, ni de l'autre. Et une progression, de salle en salle, d'un échec fécond à un autre.

Echec d'abord de la perception spontanée que nous pouvons avoir du vodou à partir de notre conception du monde physique et métaphysique, signifiée par une caisse fermée entourée d'une corde (une boîte noire) où ont été transportés de Haïti jusqu'à Genève les objets que nous verrons ensuite. Et dans la salle voisine, des caisses ouvertes, en vrac, où l'on découvre ces objets en désordre, en tout cas sans ordre précis, un déballage qui montre les choses sans que l'on sache exactement ce qu'elles sont.

Echec ensuite de la vision savante qui tente d'épuiser les symboles par des classements, des descriptions interminables et rebutantes alors que leur sens est par définition secret et inaccessible. La quatrième salle est composée sur le modèle du musée d'ethnographie traditionnel, avec de belles vitrines et des exemplaires de statues figées dans le temps du musée, accompagnés de tant d'explications que le visiteur est aussitôt débordé et renonce à en prendre connaissance. Or, montrent les deux salles suivantes - l'une où sont présentés des objets vodous récents réalisés par des artistes haïtiens, l'autre où est installé un autel avec son bric-à-brac d'objets dotés de pouvoirs magiques, c'est-à-dire capables d'aider à vivre ceux qui les adoptent -, le vodou n'est pas une culture morte mais une pratique sociale efficace. Par quoi passe cette efficacité? Par la présence des 401 lwa, les esprits qui se révèlent dans le rituel et dans la transe, présentés selon un dispositif qui ne tente pas de reconstituer le cadre originel du culte mais les intègre au contraire à une esthétique de supérette européenne.

Echec enfin de l'émotion quand on bascule dans une présentation à la fois esthétique et théâtrale, notamment celle d'une armée de statues binzango dont on reçoit la puissance suggestive tout en buttant irrémédiablement sur l'incompréhension qu'elle suscite; et dont on devine qu'elle peut devenir un stock de marchandises culturelles en rejoignant, comme elles le font dans ce musée européen, la cohorte des œuvres convoitées par le marché de l'art.

Et pour finir, cette pirouette: de grands miroirs vodous entourés de sculptures, dans lesquels le visiteur peut contempler sa propre perplexité avant de quitter l'exposition.

Puisqu'un musée d'ethnographie ne peut éviter les contradictions, il ne lui reste qu'à les mettre en scène sans en esquiver aucune. Il y a toujours un «mais» qui ébranle les certitudes, semble nous murmurer Jacques Hainard. Dans une logique de la performance, celle qui prévaut aujourd'hui dans tous les secteurs de notre vie sociale, on est tenté d'y échapper en choisissant soit le point de vue esthétique soit le point de vue contextuel, ou en accusant ses interlocuteurs de l'avoir fait, ce qui clôt la discussion. Avec «Le Vodou, un art de vivre», le MEG propose une troisième voie qui maintient la tension, moins performante mais plus humaine, entre l'inconnu, le déjà connu et le connaissable.

Le Vodou, un art de vivre. Musée d'ethnographie, 65, boulevard Carl-Vogt, Genève. Rens.: 022 418 45 50 et http://www.ville-ge/meg. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10h à 17 h. Jusqu'au 31 août 2008.

Responsable du Samedi Culturel

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