Les années 1960, et leur point d'orgue symbolique que constitue 1968, ont bouleversé l'ordonnancement classique de la vie politique. Auparavant, le pouvoir se concentrait dans l'Etat, que les partis politiques, représentant les diverses idéologies, s'échinaient à conquérir, avec l'aide des associations économiques ou syndicales parfois. Avec l'explosion «soixante-huitarde», le pouvoir a éclaté, les partis ont perdu leur prépondérance et la société s'est révélée à elle-même, au nom d'un individu désireux d'échapper aux rets d'un système jugé trop compassé et autoritaire.

Dans le sillage des années 1960 est apparu en grand nombre ce que l'on appellera bientôt les «nouveaux mouvements sociaux», reflets de la société dans sa diversité et porte-parole de l'individu dans sa qualité de consommateur ou de locataire, dans ses caractéristiques culturelles ou sexuelles, ou dans ses nouvelles exigences philosophiques, par exemple en lien avec la protection de l'environnement.

Le grand théoricien de cette nouvelle façon d'envisager la politique sera le sociologue français Alain Touraine. Théoricien du retour de l'individu-sujet, apôtre de l'individu réinvesti dans sa plénitude au-delà des carcans politiques d'antan et acteur de son propre destin à travers les droits sociaux et cultuels qui lui reviennent, Touraine a fait de ces «nouveaux mouvements sociaux» les relais d'une nouvelle forme de société, enfin libre.

Mais où en est l'individu-sujet aujourd'hui? C'est ainsi à un état des lieux, avec le regard tourné vers l'avenir, que le sociologue procède dans un ouvrage publié fin 2007 (1). Ses analyses constituent une contribution importante au débat politique, et sur son évolution dans notre univers si tourmenté. Touraine constate avec dépit que les années 1960, malgré leurs promesses, n'ont pas vraiment rompu avec l'immédiat après-guerre. Au contraire, d'après lui: le «discours interprétatif dominant», selon ses termes, farci d'un structuralisme à forte composante marxiste, a pérennisé une vision de la politique plaquée sur la lutte des classes et sur un déterminisme étouffant, sorte de chape recouvrant l'ensemble des sciences humaines. Et ce discours de gauche classique s'est marié sans gêne avec l'élan libéral qui s'est peu à peu imposé sur le plan économique.

Pour Touraine, il s'agit de relancer la lutte pour la libération du Sujet des brides qui l'oppressent encore. L'individu doit perdre définitivement son rang d'objet soumis à des forces qui le dépassent pour en prendre enfin le contrôle, en s'assumant dans l'universalité de ses droits fondamentaux. Pour lui, cette réinvention du Sujet doit briser les ravages du communautarisme et dépasser les impasses du multiculturalisme. En abandonnant les contraintes d'un langage révolutionnaire qui finit par se répéter inlassablement, elle doit larguer la tentation victimaire aujourd'hui omniprésente et consacrer une responsabilité individuelle redécouverte, ferment d'une liberté authentique.

Tout esprit libéral ne pourra qu'applaudir à ce discours, lesté d'un vent optimiste et rafraîchissant. Courageux, dans un contexte où les facteurs déterminant le cours de la vie sont de plus en plus mis en avant, ces propos le sont aussi. Mais ils ne manquent pas d'ambiguïté non plus, alors que l'individu, dans son élévation désincarnée, semble perdre pied dans un monde vidé de tout repère. Le Sujet «tourainien» ainsi ressuscité ne va-t-il pas renforcer la tendance actuelle à un individualisme effréné? N'offre-t-il pas un visage à la fuite en avant vers le mythe anarchiste que les 68 avaient en effet remis au goût du jour? «Ni Dieu ni maître», réclame Touraine pour son Sujet enfin réalisé: voilà une apostrophe qui nous renvoie à un cadre conceptuel déjà largement éprouvé, et qui a déjà souvent dévoilé ses limites...

C'est bien tout le problème du système proposé par Alain Touraine. Le sociologue renoue avec les grandes espérances romantiques du Moi libre et intégré dans le grand Tout, métaphoriquement transposé dans les personnages de Caspar David Friedrich, toujours de dos et minuscules face à l'immensité de Dame Nature. Touraine prolonge en fait sa réflexion antérieure sans la renouveler. Il admet que la libération annoncée des années 1960 s'est engloutie dans un retour du diktat marxiste, sans empêcher le libéralisme de développer sa propre exégèse de l'avènement individualiste... Mais, au lieu de tirer les enseignements de ces ratés, il suggère d'accélérer la cadence!

Ce faisant, il ne résout en rien la contradiction majeure de notre époque. Les nouveaux mouvements sociaux se sont révélés insuffisants: le renforcement des droits culturels, accompagné d'une nouvelle façon de penser, palliera donc leurs échecs. Il oublie toutefois que l'individu, certes entouré de droits, mais détaché des institutions existantes devient lui aussi abstrait, comme l'individu qui suffoque sous les déterminismes qu'on lui inflige. Sans doute les concepts «Etat» ou «société» doivent-ils être repensés, et le détour par le Sujet peut s'avérer fructueux. Mais sa transcendance va-t-elle réellement lui permettre de repenser sa relation à l'Autre, comme le souhaite Touraine? Ou va-t-elle au contraire l'enfoncer dans une solitude de plus en plus obscure?

L'auteur, qui rêve de refonder ainsi la gauche, vient de publier un livre d'entretiens avec Ségolène Royal: la gauche sociale-démocrate, et attachée à l'Etat, risque surtout, si ses propositions y trouvent une oreille attentive, de buter sur l'«anarchisme tourainien». Mais le libéralisme peut aussi puiser matière à réflexion dans cet appel au Sujet, si séduisant a priori. Celui-ci ne peut dénicher sa place dans la société, ne peut laisser s'épanouir sa liberté, s'il fait fi des cadres qui structurent par nature la vie en société: l'Etat, les partis politiques, etc. Ces médiations, même si elles peuvent paraître «poussiéreuses» à certains, lui ouvrent la voie de la liberté. Et cette liberté, les mouvements sociaux analysés par Touraine peuvent la soutenir, non s'y substituer.

Les mouvements sociaux, sortis de l'espace politique, reconstruisent ce communautarisme qu'il déteste. Le Sujet doit pouvoir vivre sa liberté; mais si on n'inscrit pas son retour dans une prise en compte de l'Etat et de son fonctionnement, il se retrouvera anéanti. Seul avec ses droits culturels, il périra face à un pouvoir, bureaucratique, qu'il croira à tort évanoui. L'individu peut se révéler s'il a accepté de penser sa relation avec l'autorité. Mais pas en dehors des cadres institutionnels. Ainsi ses relations avec l'Autre seront réellement apaisées. L'équilibre social est à ce prix. Olivier Meuwly

(1) Alain Touraine, «Penser autrement», Fayard, Paris, 2007.

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