L’anthropologue américain David Graeber, figure de proue du mouvement de dénonciation des abus du capitalisme Occupy Wall Street en réponse à la crise financière, est mort mercredi dans un hôpital de Venise à l’âge de 59 ans, a fait savoir sa femme, l’artiste et écrivaine Nika Dubrovsky, dans un message publié jeudi sur Twitter et repris par l’Agence France-Presse. Ce militant altermondialiste et anarchiste était également l’auteur de nombreux ouvrages dont Dette: 5000 ans d’histoire, Bureaucratie, l’utopie des règles et surtout le magistral Bullshit Jobs (Ed. Les Liens qui libèrent), dans lequel il dénonçait les «boulots à la con» sans la moindre utilité sociale.

Ancien professeur à l’Université Yale et à Goldsmiths, University of London, il enseignait l’anthropologie à la London School of Economics (LSE). Il était par ailleurs un fervent soutien du mouvement d’indépendance des Kurdes au Moyen-Orient. La newsletter «Le point du jour» du site Heidi.news précise que «les causes du décès n’ont pas été communiquées». Il était très connu pour ses piques féroces contre la bureaucratie et pour son concept de bullshit job, apparu dans un article publié en 2013 dans la revue britannique Strike!, qui peut se résumer à cette formule: «S’il vous faut plus de dix secondes pour décrire votre activité professionnelle, vous êtes concerné», ajoute le Guardian.

Selon un article de 2011 du magazine Rolling Stone, c’est lui qui a donné à Occupy Wall Street son slogan, «Nous sommes les 99%», en référence à la concentration des richesses aux mains du 1% des ménages aux plus hauts revenus observée aux Etats-Unis. Et il a aussi dit à Libération en 2018 que «de plus en plus de personnes estim[ai]ent que leur boulot ne devrait pas exister»: «Un job à la con est une forme d’emploi rémunéré qui est tellement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien.»

Les Inrocks l’avaient aussi longuement rencontré la même année à l’occasion de la traduction de Bullshit Jobs. Déjà, il alertait – de manière visionnaire compte tenu de ce qu’a montré la crise du coronavirus – sur la dégradation des conditions de travail à l’hôpital: «La bullshitisation des vrais jobs commence à susciter une «révolte des classes aidantes». C’est majoritairement dans le domaine des soins et de l’éducation que les gens se rebellent […]. Ce n’est pas un hasard. Non seulement ils n’ont pas eu d’augmentation depuis vingt ans, mais en plus ces professions doivent faire de plus en plus de paperasse, à tel point que les infirmières ne peuvent même plus s’occuper de leurs patients! C’est un énorme problème, qui a des effets politiques.»

L’Obs republie aussi un grand entretien de 2018. «Plus vous êtes riche, moins vous êtes capable de comprendre les autres», y disait-il. Ajoutant que «le mouvement ouvrier du XIXe siècle nous [avait] laissés avec cette idée, en partie patriarcale, que seul le travail qui produit a de la valeur. Pourtant, la plupart du temps, le travail ne consiste pas à créer des objets mais à les entretenir. Un verre n’est fabriqué qu’une seule fois, mais il est lavé des milliers de fois. Et ce travail est oublié. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, en Angleterre, les grèves ont souvent lieu chez les enseignants, les infirmiers…»

Et puis, encore plus clairement, il avait déclaré à L’Humanité: «Les gens savent que le capitalisme les rend malheureux, que ça crée des inégalités, de l’aliénation, de l’exploitation. Mais ils pensent que c’est un système raisonnable en fin de compte, car ils le croient efficace. Or si 37 à 40% des gens déclarent que la disparition de leur emploi ne ferait aucune différence, comme des sondages au Royaume-Uni et aux Pays-Bas l’ont relevé, cela démontre que ce système n’est pas efficace. Je vous rappelle que nous parlons d’un très grand nombre de personnes»…

… Certaines ne font rien du tout. On ne leur donne aucun travail à réaliser. Elles restent assises toute la journée et doivent parfois faire semblant de s’occuper


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