Vivons avec notre temps. Le temps du futile et du rigolo (en anglais: fun). Le climat se réchauffe, pas vrai? Alors jouissons du bien-être (en anglais: wellness) que nous procure, à nous les privilégiés de la terre, une douce chaleur universelle; et disons, sur le modèle d'une très ancienne exclamation: «Après nous la fonte des glaces!»

Après nous, aussi, la fonte des langues. Un récent sondage, que publiait L'Hebdo (le 15 mai), nous l'apprend: 54% des Helvètes seraient «favorables à l'usage de l'anglais entre Confédérés». Et les Romands isolément pris: 64%! «Est-ce un signe, demande notre consœur Chantal Tauxe en guise de commentaire, que la Suisse s'internationalise ou qu'elle perd son identité dans la globalisation?»

L'un et l'autre, sans doute. Mais il faut d'abord s'expliquer pourquoi l'allemand, le français et l'italien prennent insensiblement le statut de «langues locales». (Une expression que, bien sûr, je n'ai pas inventée, et qui par exemple justifie, selon le porte-parole de l'entreprise Vögele Shoes, le recours massif à l'améranglais.)

La réponse, je crois, est aussi simple que dramatique: pour une quantité croissante de locuteurs, quels que soient leur positon sociale et leur métier, un idiome n'est plus vecteur de culture, de structure et de beauté. L'homme unidimensionnel (on le retrouve, celui-là!) ne s'exprime pas, il communique: des informations, des émotions, des blagues et des propos d'ascenseur.

Il n'a plus du tout le sentiment d'être l'héritier, et souvent le protégé, d'une tradition vivante. Il n'est plus cet être cultivé dont parlait Proust, et qui marche avec, autour de lui, de vastes richesses invisibles: les œuvres d'écrivains, de sages, d'explorateurs, et même de peintres, de musiciens ou d'architectes; car entre tous ces domaines les échanges verbaux, donc les influences, demeurent continuels. Ah! Ne nous étonnons pas que certains animaux, comme les grands singes, nous paraissent toujours plus proches de l'homme: c'est que l'homme émet pour ses semblables des signaux toujours plus strictement utilitaires.

Le linguiste français Claude Duneton, dans son admirable chronique au Figaro littéraire, a repris et complété la théorie selon laquelle l'explosion des nouvelles techniques: l'ordinateur, la messagerie, le SMS... a transformé notre façon d'écrire, et peut-être de parler; car il faut faire bref, parfois émotionnel, jamais nuancé. (Constatation sur laquelle se greffe une fameuse et passablement absurde controverse: est-ce qu'à notre époque on écrit de moins en moins, ou de plus en plus?)

Les techniques... oui, sans doute, nuance Duneton, qui cependant choisit un autre angle de vue. Des enseignants (ils ne sont pas les seuls) déplorent la débâcle de la ponctuation. Ce n'est pas seulement que le point-virgule tend à disparaître, oh! non. C'est que beaucoup de travaux d'étudiants, comme l'affirme une professeur française, trahissent une ignorance totale de l'usage de la virgule, et que certains, même, ne mettent jamais de point (ni d'accent).

Or, ces petits signes ne sont pas seulement une garantie de clarté. Ils constituent «un guide conventionnel pour la voix d'un lecteur, et son phrasé - au même titre que les symboles d'une partition de musique: ils signalent des arrêts plus ou moins brefs dans l'émission du texte, créant des inflexions de la voix qui soulignent la syntaxe».

Et c'est grave, docteur? Oui, parce que, si vous n'entendez pas ce que vous écrivez (ou, du reste, ce que vous lisez), vous n'en voyez pas, vous n'en sentez pas la force ou la maladresse, encore moins l'éventuelle et pourtant nécessaire beauté. Et que, dès lors (je l'ajoute de mon cru), les langues deviennent parfaitement interchangeables: en effet, pourquoi devrions-nous employer le français, ou tout autre système de mots, plutôt que l'anglais? Voyons donc: il est temps de se simplifier la vie!

Il serait imbécile de refuser, dans certaines circonstances, l'usage de cette lingua franca. Mais quand on se déclare «favorable à l'usage de l'anglais entre Confédérés», on va beaucoup plus loin que de tolérer certaines discussions d'affaires, dont il faut regretter, d'ailleurs, la prolifération. On ouvre la porte (et je ne sais pas si les sondés eux-mêmes prirent la peine d'y réfléchir) à toute espèce d'échanges administratifs, puis politiques.

On accepte que les fonctionnaires fédéraux d'abord, les parlementaires ensuite, sans parler des débats (les talk-shows!) de la radio et du petit écran, recourent à l'anglais. Et quel anglais... Il n'est que de voir les appellations imaginées dès maintenant par de pauvres esprits qui, précisément, n'ont aucune imagination. Elles sont trop nombreuses, et malheureusement trop connues, pour être encore énumérées. Je ne résiste cependant pas à l'envie de citer ma dernière découverte: l'organisation interprofessionnelle des producteurs de pommes de terre s'appelle... Swisspatat. Quelle purée! On entend d'ici le jargon pâteux dans lequel s'enfoncerait un pays complètement oublieux de ses racines, de son tronc, de ses branches. Un pays sans saveur, inculte et ridicule.

Et c'est dire la sévérité du jugement que les défenseurs de nos langues nationales sont en droit de porter sur les plus ou moins hauts personnages dont toute l'ambition consiste à favoriser le naufrage. Il y a plusieurs façons de justifier, certes, la montée de l'anglais dans l'enseignement supérieur, d'où naturellement il cascade sur les étages inférieurs... et dans les environs. Mais transformer des concessions nécessaires en prosélytisme tantôt sournois, tantôt exalté, voilà bien la «trahison des clercs»; et quand va s'élever, par exemple, à Lausanne, un spectaculaire bâtiment qui se proclame insolemment Learning Center, on n'est plus à l'échelle des petits Garden, Business ou Fitness Centers: espérant draguer des cerveaux éminents, on affiche en lettres de feu la démission d'une communauté, de ses édiles et de ses enseignants, puisqu'ils proclament bruyamment, aux yeux de nos Confédérés alémaniques d'abord, puis à l'intention des autres pays, qu'ils ne font plus confiance à leur langue; qu'ils ne la croient plus capable d'exprimer des choses importantes; et qu'à leur propre avis le français n'a plus de prestige.

On peut bien ironiser sur le dos des naïfs, ou des puristes, ou des pédants qui s'alarment de l'irrésistible progression de l'améranglais. Allons donc! Il ne s'agit pas que de grammaire et de vocabulaire. Il s'agit de notre existence au monde.

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