Il y a une pauvreté visible en Suisse. Elle est détectée par les services sociaux, qui ont une vue très claire du nombre de ménages sous le seuil minimal, quelque 722 000 personnes en 2020, qui perçoivent des soutiens financiers, à commencer par l’aide sociale, ou qui se rendent aux distributions de colis alimentaires.

Mais il existe aussi une pauvreté invisible. Celle des ménages d’actifs qui ont des revenus encore trop «élevés» pour être aidés, alors même qu’ils rencontrent de plus en plus de difficultés à joindre les deux bouts et se révèlent incapables de faire face à une dépense inattendue de 2500 francs. Si cette frange de la population, estimée à 20%, a toujours existé, elle est en train de prendre de l’ampleur avec le contexte de renchérissement généralisé du coût de la vie: inflation, augmentation des primes d’assurance maladie, des charges de chauffage, de l’essence ou encore des loyers.

Qui récupérera cet électorat de «working poor»?

En clair, une partie de la classe moyenne inférieure ne parvient plus à vivre du fruit de son travail. Une situation inacceptable qui risque de s’imposer comme un des thèmes politiques des élections fédérales de 2023. Qui récupérera les voix de ces working poor, lassés des promesses et avides de solutions? C’est la grande question, et il y a fort à parier que la gauche devra redoubler d’efforts pour ne pas se laisser dépasser par la droite, UDC en tête.

Lire aussi: Une famille de la classe moyenne au bord de la précarité

Alors que les cantons ont commencé à prendre des mesures en ordre dispersé pour relever les barèmes ou augmenter certaines aides, une impulsion de Berne en faveur du pouvoir d’achat serait bienvenue pour empoigner un problème qui touche l’ensemble du pays, à des niveaux certes variables selon les régions. Car derrière les difficultés des familles modestes, déjà fragilisées par la pandémie, se cachent des systèmes dysfonctionnels qu’il faudra finir par réformer. En tête: l’assurance maladie, dont les primes augmentent inexorablement année après année, et qui représente la deuxième cause d’endettement en Suisse après la fiscalité.

Effets à retardement

Autre levier d’action: les revenus. Dans un marché de l’emploi de plus en plus concurrentiel, la gauche souhaite introduire un salaire minimum au niveau national, ce qui est déjà le cas dans certains cantons, Genève et Neuchâtel notamment. Nul doute que le débat sera vif à Berne avec la droite qui ne veut pas en entendre parler, soutenant une motion susceptible d’affaiblir les salaires minimums cantonaux.

Lire aussi: Quand l’aide alimentaire devient vitale

Manque de formation, séparation, enfants en bas âge: les risques de glisser dans la précarité sont multiples et se combinent souvent. Or si la chute est rapide, remonter la pente s’avère beaucoup plus compliqué. N’attendons pas que les statistiques explosent pour agir.

Dans un domaine où les dégâts sociaux surviennent avec un temps de retard, il est urgent que le débat politique ait lieu et conduise à des actions concrètes.


Retrouvez tous les éditoriaux du «Temps».