Editorial

L’Angleterre a gagné, le Royaume-Uni a perdu

David Cameron triomphe au-delà de tout ce que l’on pouvait imaginer. Il a fait place nette autour de lui en écrasant ses adversaires par KO. Seul sur le ring, il lève les poings vers le ciel. Cette victoire, il la doit à son talent de boxeur infatigable, à son jeu de jambes qui lui a permis d’éviter les coups et les corps-à-corps. A la trappe, le morne Ed Miliband, pris au piège d’une rhétorique économique qui n’est pas la sienne. Exit le loser Nick Clegg, qui s’est rendu compte un peu tard qu’il était membre du gouvernement qu’il critiquait. Loin du bal, le crédule Nigel Farage, anéanti par un système électoral qui ne lui a laissé aucune chance.

Droit dans ses bottes, le premier ministre a réalisé l’austérité sans concession qu’il avait promise. Ses électeurs l’ont plébiscité pour ses lettres de créance: la croissance et les emplois. Mais il n’a pas carte blanche, car le pays se réveille divisé. Les électeurs conservateurs (le parti a obtenu 36,9% des voix au total) se retrouvent sans surprise dans l’Angleterre aisée du Sud; le Grand Londres est panaché avec des sièges pour les travaillistes (Labour) et pour les conservateurs (Tories); le Nord ouvrier reste majoritairement Labour. C’est aussi l’unité du Royaume qui est mise à mal: l’Ecosse a largué les amarres en votant massivement pour le parti indépendantiste. Quant au pays de Galles, il vote presque comme un seul homme pour le Labour. La victoire des conservateurs est ainsi celle d’une Angleterre rétrécie à ses régions prospères et tentée par l’isolationnisme.

David Cameron a pour mandat de réaliser son programme en forme de diptyque: l’austérité redoublée pour stimuler la croissance et la tenue avant 2017 d’un référendum sur l’Union européenne (UE). Que décideront les Britanniques pour l’Europe? Les sondages prédisent le maintien dans l’Union à une courte majorité. Mais ce sont les mêmes instituts qui mettaient dans le scrutin de jeudi conservateurs et travaillistes au coude-à-coude… Et si le Royaume-Uni quittait l’UE, l’Ecosse, pro-européenne, organiserait dans la foulée un nouveau référendum d’autodétermination. Le pays de Galles pourrait lui aussi être tenté. La fin du Royaume-Uni!

Ni la City, ni l’Angleterre, ni même David Cameron n’ont intérêt à ce que ce scénario se réalise. Pour le conjurer, le premier ministre n’a d’autre choix que de mener une campagne contre son propre camp, afin de le convaincre de ne pas céder à la tentation du «Brexit».

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