Après des vacances de fin d’année ensoleillées, un coup de fil de Tunisie me remet d’un coup les pieds et les idées dans une étrange réalité. La communication n’est pas très bonne. Un bruit de fond inhabituel: des coups de feu, des cris, une ambiance de révolution. Aucun doute, tout y est! «C’est une véritable marée humaine dans l’avenue Bourguiba», parvient à articuler Béchir, mon associé à Tunis.

C’est perturbant d’entendre ce genre de choses d’un pays habituellement si calme, si lisse et si policé – c’est le cas de le dire! Cependant, l’inquiétude me gagne car il m’avait déjà fait comprendre, avant Noël, que des groupes de gens avaient commencé à se révolter contre le gouvernement encore en place et que l’opinion était en train de changer. Tout avait commencé à Sidi Bouzid, petite ville du centre du centre du pays où le chômage est très important et la jeunesse complètement désœuvrée, avant de gagner Tunis au passage de l’an, où des affrontements contre les forces de l’ordre avaient eu lieu.

En ce début janvier, nous nous parlons brièvement au téléphone, comme d’habitude et de manière superficielle pour ne pas éveiller de soupçons, une pratique que les Tunisiens connaissent bien. J’apprends que notre usine est paralysée, la vingtaine d’employés ne pouvant plus se déplacer avec les transports publics, lesquels n’ont plus de conducteurs. Très ennuyeux, car cette installation de 2000 m2 dans la zone industrielle de Tunis, près de l’aéroport, a été spécialement conçue pour le traitement de stabilisation des plantes naturelles. L’arrêt soudain du processus pourrait être préjudiciable pour les végétaux.

Quelques jours plus tard, second coup de fil de Tunis pour m’avertir que les avions de transport de marchandises ne décollent plus. La priorité a été donnée aux touristes étrangers invités à rentrer chez eux, ce qui est bien normal. Et là, je commence à angoisser sérieusement. Le couvre-feu, l’absence de communications, tout cela pourrait menacer notre projet monté patiemment depuis douze ans et qui dépend en grande partie de la Tunisie. Ce sont des liens d’amitié vieux de quinze ans avec Béchir qui m’ont amenée sur place.

Jours après jour, je suis les nouvelles dans les médias et sur le web. Jusqu’au vendredi 14 où, en fin d’après-midi, j’apprends sur Internet que le président Ben Ali, qui avait déjà envoyé une partie de sa famille à l’étranger, a lui-même quitté le pays. Selon mes contacts sur place, il a pris cette décision à la hâte, voyant que la rébellion était unanime et que l’armée le lâchait.

Grand soulagement, pour nous et pour la plupart des Tunisiens à l’intérieur et l’extérieur du pays. On avait tous l’impression que cela devait se produire un jour, parce que la population était excédée par les dérives du régime et par son autoritarisme qui se durcissait d’année en année.

Tout au long du processus, le calme de mon associé m’a rassurée. De mon côté, je savais que les Tunisiens étaient un peuple pacifique et raisonnable. Je constate maintenant que tout s’est passé de façon mesurée et finalement assez réfléchie. Je sais que les Tunisiens feront tout ce qui est en leur pouvoir pour conserver cette entente nationale et la paix sociale, qui leur est chère. La conduite maffieuse des affaires par le clan présidentiel sera effacée par cette jeunesse tunisienne qui, pour un tiers, sort de l’université et veut aujourd’hui croire à une renaissance de son pays – et y participer. Les femmes, dont la présence est importante dans les entreprises, l’enseignement ou la médecine, constitueront un élément primordial dans l’évolution du pays et la marche vers la démocratie.

Soyons confiants dans le but qu’ils se sont fixé, en espérant que le pouvoir ne rendra pas fou le président qui sera élu au terme du processus qui s’engage et que cet épisode restera dans l’histoire comme «la révolte d’un peuple courageux».

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