Casanova écrivait en français, comme l’Allemand Leibnitz ou l’Anglais Gibbon. Les diplomates de toute l’Europe traitaient en cette langue. Frédéric II de Prusse accueillait Voltaire à sa Cour, de même que Catherine II de Russie hébergeait Diderot. C’était le bon temps. Le français à son apogée.

En ces jours où l’état des lieux du français dans le monde fait débat, où les politiques négocient le prochain programme d’action de l’Organisation internationale de la francophonie à Montreux, l’évocation d’une grande heure de la langue affleure dans les discussions, par contraste avec le déclin actuel. Etablissant ses thématiques, traitées à l’occasion du Sommet de Montreux, la rédaction du Temps elle-même songeait à une page «éclairages» (celle-ci) racontant «l’année où le français a dominé le monde».

Sauf qu’il ne l’a jamais dominé. Il y a bien eu ces XVIIe et XVIIIe siècles, ceux de la diplomatie et de des œuvres de l’esprit formulées en français. Dans son Introduction à l’histoire de la langue française, Michèle Perret, professeur émérite à l’Université de Paris-X Nanterre, évoque certes une «position dominante», mais en précisant: durant ces deux petits siècles, «le français est devenu pour un temps, au même titre que le latin, langue internationale de l’Europe». Avant d’ajouter: pour une «courte durée».

L’apogée de la langue? Pour l’aborder, il faut affronter les premiers frimas d’octobre, au bord du lac de Neuchâtel. Il fait déjà nuit, le professeur Andres Kristol termine son cours dans un bâtiment de la faculté des lettres, proche du rivage. Ses ouailles sortent par grappes, une étudiante au nez piercé l’interroge encore quelques minutes à propos d’histoires de noms de familles. Au journaliste venu l’entretenir de ce temps où le français fut roi, l’enseignant sourit: «Sur un plan statistique, le français est actuellement, sur une pente ascendante!»

Le début de la soixantaine jovial, les yeux un peu rougis par la lecture (et les atroces néons de l’Université de Neuchâtel), Andres Kristol précise: «Il est exact que jamais autant de gens ont parlé cette langue. L’âge d’or auquel vous faites allusion, cette idée selon laquelle «tout le monde parlait français» au XVIIIe, que des intellectuels français ont véhiculée, omet juste le fait que seulement 10% de la population de France parlait français». Les dialectes ont longtemps dominé les campagnes, y compris en Suisse, même si une part de la population pouvait bénéficier d’une compréhension passive du français.

L’apogée fut le temps d’un «sociolecte», réservé à des catégories bien précises de la Cour et du pouvoir – moins du commerce. Les Romands ont participé de manière active à cette brève expansion, raconte Andres Kristol: depuis la Réforme, la scolarisation avait progressé plus rapidement dans les cantons protestants francophones. Ceux-ci ont fourni des bataillons de tuteurs parlant, et apprenant, le français dans la haute société de Pologne, de Suède ou de Russie. A Neuchâtel, les pasteurs, mal payés, arrondissaient leurs fins de mois en accueillant des fils de bonnes familles venus en stage linguistique.

Depuis le XVIe siècle, le français évolue vite, sous l’effet de décisions politiques et d’évolutions culturelles. En 1530 paraît la première grammaire française… rédigée en anglais: il s’agit d’abord de fixer quelques règles dans une Grande- Bretagne où le français, parlé par les élites, connaît quelques flottements. En 1539, le roi François Ier publie une ordonnance qui impose le «langage maternel françoys» dans les actes administratifs. Le français devient langue officielle, à défaut d’être parlé par la population. Michèle Perret illustre: «On peut voir le processus en cours, à l’heure actuelle, dans certains pays africains: l’on y observe la montée d’une langue majoritaire, comme par exemple le wolof au Sénégal, alors que le français y demeure la langue officielle. Mais par rapport à ces situations contemporaines, l’originalité de l’histoire de la langue française est qu’elle a acquis son statut de langue officielle bien avant d’être langue majoritaire.»

Au XVIe siècle, elle devient donc langue du droit et du pouvoir, mais doit encore être stabilisée, voire standardisée. En 1549, Du Bellay lance sa Deffence et illustration de la langue françoise, pour le versant littéraire. Des lexiques et dictionnaires apparaissent.

Mais les mots et les concepts circulent: à la fin de ce siècle, les nombreux emprunts à l’italien provoquent une vive polémique (déjà!) sur cette colonisation du français. Au siècle suivant, effet des expéditions et des premières colonisations, le français franchit les océans. En 1634, l’Académie est créée, la Grammaire de Port-Royal apparaît en 1660. Dans l’un de ses populaires ouvrages, la linguiste Henriette Walter raconte: «Alors qu’au début du siècle, les grammairiens s’inclinaient devant l’usage (le «bon usage», bien entendu), ils osent, dès 1660, se prononcer contre lui. Les grammairiens deviennent dès lors l’autorité suprême à laquelle s’en remettent même les plus grands auteurs.» Le corset se resserre sur le français, que l’on décrit comme la langue la plus policée et surveillée. Pour Andres Kristol, «on a commencé à vouloir épurer la langue, à chasser les patois et les emprunts. De facto, on l’a appauvri.» Son prestige décline d’ailleurs vite, vers la fin du siècle, alors que la Grande-Bretagne impose un nouveau lexique produit par son industrie naissante.

Puis ce sera la Révolution française, et la traque finale, ou presque, des dialectes. Directeur du Robert, Alain Rey écrit: «La Révolution instaure directement le pouvoir de la parole, au service d’une lutte d’idées d’une violence inouïe. La langue ­elle-même devient un enjeu, car le ci-devant français «du roi», devenu sans grande modification le français jacobin, identifié au nouveau régime, s’oppose aux «patois», cette notion méprisante incluant des langues différentes, occitan, breton, alsacien, basque… identifiées comme les outils de la religion et du passé.» Au début du XXe siècle encore, des jeunes Bretons seront réprimandés pour avoir parlé leur langue dans la cour d’école…

La nostalgie d’un âge d’or du français renvoie ainsi à une époque où la langue était à peine standardisée, et où elle allait devenir un enjeu de pouvoir. On déplore une domination selon un point de vue tronqué, et pleure une langue châtiée, propre, comme originelle, qui relève presque du fantasme. «Aucune langue n’est pure. Et les emprunts n’ont jamais appauvri une langue», tranche Andres Kristol.

Lui-même de langue maternelle allemande, né à Zurich, tombé en amour du français «depuis tout petit», le professeur juge sévèrement les autorités de la langue, et sourit face à ceux qui redoutent l’hégémonie de l’anglais: «C’est en se montrant frileux, craintif, que l’on affaiblit une langue.» Attitude ambiguë de la métropole face aux provinces linguistiques: «Les Français ne savent toujours pas qu’ils sont francophones…» Une étrange attitude, en somme, des francophones, tout au moins ceux d’Europe.

En Afrique, la langue mute, façonne ses argots. Le français éclatera-t-il, en se créolisant, comme le latin? «Le linguiste n’est pas prophète», prévient Andres Kristol: «Cela dépendra surtout du travail de l’école.»

Il se livre en revanche aux comparaisons avec gourmandise: «Dans le monde anglophone, chaque forme régionale de l’anglais est légitime en soi. Il n’en est pas une qui soit considérée comme la seule authentique. De même, dans l’espace hispanophone, mes collègues sont fiers de la diversité de leurs parlers, même si l’on a constitué une académie, par une certaine crainte de l’évolution de la langue. Dans le monde francophone, on a une vision mythique de notre propre langue. Dans leur manière de parler, les francophones hors de France s’imaginent souvent qu’ils sont dans leur tort, car ils ont en tête un centre fantasmagorique. Le français est une langue polycentrique, mais les francophones ne l’ont pas encore compris.»

Le jour où ils en prendront conscience, ce sera là, peut-être, l’âge d’or.

Sources citées: Michèle Perret, Introduction à l’histoire de la langue française. Ed. Armand Colin, 204 p.

Henriette Walter, Le Français dans tous les sens. Ed. Points, 446p.

Alain Rey, Le Français, une langue qui défie les siècles. Ed. Gallimard (Découvertes), 160p.

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