«Il y a de la bonne littérature dans toutes les grandes cultures, concédait-il, mais on ne peut pas nier le fait que c'est l'Europe qui reste le centre du monde littéraire... et non les Etats-Unis. [...] Ils sont trop étriqués, trop isolés, ils ne traduisent pas assez et ils ne participent pas au grand dialogue de la littérature.»

Cette remarque a beaucoup énervé. Et peut-être à juste titre. Car penser la littérature en nations, la diviser suivant les lignes des frontières ne mène pas très loin. Et c'est, en quelque sorte, l'Académie Nobel elle-même qui s'est chargée aujourd'hui de le démontrer.

Certes l'écrivain élu est Français et Européen. Mais Le Clézio est aussi, et avant tout, nomade. Il a vécu en France, en Thaïlande, en Amérique centrale, en Angleterre, aux Etats-Unis, et même récemment en Corée. Et il ne se choisit de patrie qu'avec réticence. Si on l'interroge à ce sujet, il désigne la langue française au sens large, ou alors cette île Maurice où ses ancêtres s'installèrent au XVIIIe siècle. Peut-être même est-ce pour des Mauriciens qu'il s'est mis à écrire le monde? Ses tout premiers récits, racontait-il il y a quelques jours sur les ondes de France Culture, il les envoyait à ses cousines de Maurice. Le Clézio est donc moins un écrivain français qu'un écrivain qui écrit en français.

Toute son œuvre en témoigne, qui est tournée vers le monde, vers l'Amérique centrale, vers l'Afrique, vers l'Océanie. C'est dans les résonances qu'il tisse entre les régions de la planète, dans les histoires qu'il y écoute, dans les récits pluriels qu'il écrit que Le Clézio se rapproche de chacun, de l'homme, de l'humain quel qu'il soit. Et il se garde bien d'établir des hiérarchies nationales.

Ce n'est pas la première fois que les jurés de Stockholm démontrent par leur choix la précarité de l'idée d'appartenance nationale en littérature. Les agences de presse le rappelaient, hier, en diffusant les listes des derniers «nobelisés». Le prédécesseur de Le Clézio au palmarès prestigieux du Nobel, le dernier auteur «français» à avoir obtenu en 2000 cette récompense n'est autre que Gao Xingjian, devenu Français par aventure mais Chinois de langue.

 

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