Editorial

La langue, ce pays des écrivains

Des écrivains romands fêtent la langue française à la Foire du livre de Francfort, dont la France est l'invitée d'honneur. Ils mettent ainsi en évidence les limites des Etats-nations face à l’internationale des poètes, qui fécondent une même langue

En ce moment à Francfort, et jusqu’à dimanche, a lieu la plus importante Foire du livre au monde. Comme chaque année, les éditeurs du monde entier convergent sur les bords du Main pour concocter les best-sellers de demain. Comme chaque année, un pays choisi comme invité d’honneur, en l’occurrence la France, organise une programmation spéciale et riche. Sauf que, pour la première fois, ce pays-là a décidé de ne pas faire comme les autres invités d’honneur avant lui. Pour la première fois, la France a déclaré que cette invitation ne concernait pas tant un pays qu’une langue. L’invitée, cette année, c’est la langue française, une langue partagée, parlée, rêvée, écrite aussi en Suisse, au Maroc, en Haïti, au Congo, au Vietnam. Une langue apprise, choisie ou imposée, parfois dans les atrocités coloniales, aimée au bout du compte comme on aime l’ami de toutes les joies, de toutes les peines.

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Pour les écrivains, pour les lecteurs, pour tout amoureux des mots et des idées, ce qui est en train de se vivre à la Foire du livre de Francfort est d’une importance symbolique considérable. C’est la reconnaissance de la langue comme seul terrain de discussion valable dans le domaine du livre. Que sont les frontières nationales face aux flots de l’imaginaire? Que sont les limites des Etats-nations face à l’internationale des poètes qui fécondent une même langue, aux quatre coins du monde?

Mépris de colons

Il ne s’agit pas d’être naïfs. Un mépris de colons a longtemps perduré dans les rapports inégaux entre écrivains du Nord et du Sud. Jusque dans les années 1990, les meilleures librairies européennes tenaient à l’écart ces auteurs appelés francophones pour bien préciser qu’ils n’étaient pas Français et ne pouvaient donc qu’avoir une approche biaisée, naïve, de la langue. J.M.G. Le Clézio, depuis l’île Maurice, Michel Le Bris, depuis les plages bretonnes, ont donné de la voix pour une «littérature-monde», une littérature de langue française ouverte, prête au partage, à la reconnaissance de l’Autre. Pour une langue qui puisse demeurer vivante, en somme.

En quinze ans, le numérique a réduit bien des distances. D’un clic, les écrivains haïtiens font entendre leur humour et leur colère sur les ravages que le business de la misère et autres ouragans font subir à leur île. D’un clic, un Kamel Daoud donne une voix à «l’Arabe» tué par Meursault. Et les migrants, et leurs drames, aussi, obligent à entendre, à lire, des langues françaises venues d’ailleurs.

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Et la Suisse, ces francophones d’au-delà les montagnes? Les écrivains romands sont à Francfort, et en belle place. Grâce, grandement, à Pro Helvetia, ils participent au concert de cette littérature francophone multiple, diverse. Il faudra encore d’autres rencontres pour que tombent ces frontières qui empêchent encore trop la circulation des livres helvétiques en France. Mais il y aura un avant et un après Francfort 2017.

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