La Suisse peut vivre avec la décision d'Appenzell Rhodes-Intérieures ou de Nidwald de ne plus enseigner le français à l'école primaire. Mais si Zurich accepte dimanche prochain l'initiative populaire demandant de facto que seul l'anglais soit enseigné pendant les six premières années de la scolarité, l'affaire se corse. Car les élèves zurichois n'entreraient en contact avec le français qu'en septième année.

Venant du canton le plus influent, cette situation serait ressentie comme un affront, voire une déclaration de guerre par le reste du pays. Parlons clair: c'est la cohésion confédérale que Zurich prendrait le risque d'envoyer au tapis. Les cantons romands, brusqués par le «frühenglisch» imposé déjà par Zurich, n'avaleront pas cette nouvelle couleuvre. Des initiatives visant à inscrire dans la Constitution la priorité de la langue du voisin pour l'enseignement des langues étrangères sont déjà préparées.

Le chaos est programmé. Et il n'y aura que des vaincus. Zurich, qui n'a cessé ces dernières années de se lamenter sur l'incompréhension du reste de la Suisse vis-à-vis de son rôle de moteur économique, en sentirait les effets. Manœuvres d'approche de l'aéroport, extension de la gare, coordination de la médecine de pointe: les dossiers sensibles ne manquent pas.

Mais il y a plus grave. Le oui de Zurich à l'enseignement d'une seule langue étrangère dans les petites classes saborderait les chances d'un vrai plurilinguisme en Suisse. Peu importe que celui-ci débute par l'apprentissage d'une langue nationale ou de l'anglais: pourvu qu'on ait les deux! La construction d'une nation tricotée de plusieurs communautés linguistiques et culturelles est une particularité enviée en Europe et au-delà. La Suisse est prête à dépenser beaucoup pour la formation. Elle doit faire du multilinguisme un atout maître, transformer en cause nationale ce fabuleux avantage comparatif dont elle a tant de peine à tirer profit.

Bien sûr, pour dépasser le stade des simples déclarations d'intention, des moyens importants doivent être engagés dans la formation des enseignantes et enseignants. Mais ce n'est pas seulement une question d'argent. Il y a un enthousiasme à retrouver à parler la langue du voisin. Chez les maîtres comme chez les élèves! Et sur ce point, les Romands ne sont pas moins sollicités que la majorité alémanique.

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