Que devient une langue quand la guerre s’abat sur son territoire? Comment font les familles quand ce que vous parlez vous rattache d’emblée à un camp ou l’autre? «Le Temps» examine comment la langue, objet intime, est devenue un objet politique. Ou, parfois, la clé d'un apaisement.

Notre dossier: Langues en déchirure

«Mes parents, eux, ont connu l’interdiction de l’allemand et les écoles dans les catacombes. Mais ils ne nous ont transmis aucune haine envers l’italien.» Dans un train qui relie Innsbruck à Merano, le Tyrol autrichien au Tyrol du Sud, ou Alto Adige, en Italie, une retraitée pimpante se soucie davantage des retards que des questions identitaires et des frontières, quasi inexistantes aujourd’hui. «On est avant tout des Tyroliens, hein?» lance-t-elle à une amie.

Si le col du Brenner a longtemps été une crevasse douloureuse sur le visage du Tyrol, divisé en deux à la fin de la Première Guerre mondiale, il ne garde aucune cicatrice visible de son passé mouvementé. Seuls le port du masque obligatoire dans les trains et les noms des gares dans les deux langues marquent l’entrée sur le territoire italien. Puis les vignes s’épaississent à proximité de Bolzano, capitale du Tyrol du Sud, conférant un charme méditerranéen au panorama alpin. En 1919, la province majoritairement germanophone a vécu l’annonce de son rattachement à l’Italie comme une condamnation. Mais après des années de tensions, elle a su se construire une identité pluriculturelle entre le nord et le sud. Une paix qu’elle doit surtout au statut d’autonomie de 1972, dont elle fête les 50 ans cette année.

«Autonomiae», en rouge

En face de la gare de Bolzano, les lettres «AUTONOMIAE» sur fond rouge annoncent la couleur. Devant les palazzi de l’administration provinciale, sur la place Silvius-Magnago, père du statut autonome, une installation sculpturale célèbre les acquis de l’autonomie. Des chiffres miroitent au soleil: Deutsch: 69%, italiano: 26%, ladin: 5%. Dans le Tyrol du Sud, un recensement anonyme a lieu tous les dix ans pour connaître la répartition des habitants selon leur langue maternelle – allemande, italienne ou ladine, cette cousine du rhéto-romanche parlée dans les Dolomites. Tout l’équilibre politique et social est fondé sur ce système proportionnel dont dépendent la distribution des postes dans la fonction publique ou les prestations sociales, de façon qu’aucun groupe ne se sente lésé.

«Certains critiquent le concept comme une «cage ethnique» mais il ne faut pas oublier qu’il a apporté la paix dans une région longtemps tiraillée», rappelle Jakob Volgger, chercheur au Center for Autonomy Experience, au sein de l’institut de recherches Eurac Research.

Sur les terrasses de la vieille ville, le dialecte sud-tyrolien et l’italien alternent comme des pintes de bière et des verres de spritz. Et dire qu’il y a soixante ans, les tensions étaient à leur comble entre les communautés italophone et germanophone…

Ecoles-catacombes

«Quand à la fin de la Première Guerre mondiale, la partie sud du Tyrol est rattachée à l’Italie, la population germanophone ne croit pas que la situation va durer, raconte Jakob Volgger. Mais en 1922, Mussolini et le parti fasciste arrivent au pouvoir. Ils soutiendront à grands coups l’italianisation de la province en favorisant l’immigration, en renommant les localités et en interdisant l’usage de l’allemand.» Son apprentissage se fait en secret dans des écoles-catacombes. A Bolzano, un arc de triomphe monumental est érigé en symbole de la victoire italienne, avec une inscription latine en guise de provocation. Les humeurs sont orageuses.

«Beaucoup de Tyroliens ont vu l’arrivée au pouvoir d’Hitler comme un espoir de réunification avec l’Autriche», note le chercheur. Mais les deux dictateurs concluent un pacte qui met les populations germanophone et ladinophone du Tyrol du Sud devant un choix: opter pour une émigration ou rester en Italie en renonçant à sa langue maternelle. 86% se disent «optants». Des conflits identitaires déchirent les familles. La Seconde Guerre mondiale empêchera la plupart de partir. En 1946, un nouvel accord confirme la souveraineté italienne sur la région Trentin (italophone)-Tyrol du Sud, mais oblige l’Italie à protéger la communauté germanophone. L’intention restera lettre morte.

La gronde atteint son apogée dans des manifestations populaires puis des actes terroristes. L’Autriche porte l’affaire devant les Nations unies. En 1972, un statut d’autonomie est finalement accordé au Tyrol du Sud, avec une large indépendance vis-à-vis du Trentin voisin et de Rome. «Environ 90% des impôts restent dans la province. Le Tyrol du Sud peut ainsi donner vie à ses compétences autonomes. Nos représentants discutent d'égal à égal avec l'Etat au sein d'une commission spéciale et les dispositions pour la mise en œuvre et le développement de l'autonomie ne nécessitent pas l'approbation du Parlement italien», explique Jakob Volgger. Mais surtout, les communautés germanophone, italienne et ladine sont mises sur un pied d’égalité: «Les conflits ethniques se sont faits rares, surtout chez les jeunes, qui voient ce multilinguisme comme une opportunité et parlent naturellement plusieurs langues.»

Des pizzas et des knödels

A la cantine de l’Université de Bolzano, des pizzas côtoient des knödels. Dans les amphithéâtres, l’italien, l’allemand et l’anglais se mélangent dans chaque parcours. «Imaginez apprendre le droit des contrats en italien, la comptabilité en allemand et le marketing en anglais pour votre diplôme en gestion d’entreprise, illustre Vicky Verena Rabensteiner, responsable des relations extérieures. Des études chez nous, ce n’est pas une solution de facilité mais un grand atout dans une Europe multilingue.» Entre collègues, ils commencent une phrase dans une langue, continuent dans une autre et «finissent comme cela leur vient: on ne le remarque plus, sauf quand quelqu’un d’extérieur nous regarde avec des yeux ronds».

Diplômé de l’institution, Konstantin Graf von Blumenthal a un ancêtre célèbre et l’esprit philosophe: «On peut maîtriser les trois langues au même niveau, mais quand on apprend une matière difficile, on préfère sa langue maternelle. Pour se familiariser avec le sujet, on utilise la langue de la famille!» En ce qui concerne les questions identitaires, si les frontières disparaissent dans cet environnement multiculturel, elles se ravivent pendant les championnats de foot, surtout quand l’Italie joue contre l’Allemagne…

Dans la cour, des étudiants fraîchement diplômés arborent des couronnes de lauriers. Une tablée éclate de rire: «Certo, certo, si…» A côté, un groupe trinque: «Prost.» «Nos parents ont certainement souffert de la situation, reprend Vicky Verena Rabensteiner, mais les nouvelles générations récoltent les fruits du compromis trouvé, sans oublier qu’aucun acquis n’est éternel dans l’histoire de l’humanité.»

La langue secrète des Dolomites

Sur la place principale de Bolzano, la statue de Walther von der Vogelweide, grand poète allemand, regarde vers le sud. Au centre de Trente, c’est Dante qui regarde en direction du nord. «Entre les deux, à l’époque ce n’était pas un dialogue mais une confrontation», sourit Mathias Stuflesser, directeur du Département de l’administration de l’éducation et de la culture ladine. «L’identité ladine s’éveille à la fin du XIX siècle quand les tensions s’exacerbent entre les nationalistes germanophones et italophones, et cette communauté prend conscience de sa particularité», explique-t-il. Mais comme pour l’apaisement entre les deux grandes rivales, il faudra attendre le statut d’autonomie de 1972 pour rétablir les droits de cet idiome et de ses locuteurs.

Le ladin, aux sonorités rocailleuses et chantantes, est le fruit d’une fusion entre la langue parlée par les Rhètes, premiers habitants de ces terres, avec le latin, avant que les peuples germaniques ne repoussent les populations autochtones dans les montagnes. Pour l’entendre, il faut franchir le royaume minéral des Dolomites, où cette langue et sa culture sont préservées à travers les siècles.

Mais avec l’essor du tourisme dans la région inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, sa place et l’équilibre linguistique pourraient se trouver fragilisés. «Les vallées ladines ont pendant longtemps été terres d’émigration. Aujourd’hui nous avons de l’immigration mais n’avons pas l’habitude de parler ladin avec nos nouveaux concitoyens, dit Mathias Stuflesser. Au quotidien, par respect pour l’interlocuteur, les gens favoriseraient la langue la plus facile, et ce ne serait pas le ladin.»

Maria Kostner, responsable des services pédagogiques des écoles ladines, est persuadée que sa langue résistera. Elle répond depuis Ortisei (St-Ulrich), avec l’orgue rocheux du Val Gardena comme décor. «L’identité ladine reste fortement ancrée dans ces terres. C’est la première langue dans les familles, les enfants l’apprennent à côté de l’allemand et de l’italien à l’école, et surtout, on la fait vivre au quotidien, à travers nos médias, nos chœurs de chapelle, toute notre culture. Le peuple ladin a un esprit d’ouverture pour adapter sa communication aux autres, mais il reste profondément attaché à ses racines, à la nature environnante qui définit notre identité.» Derrière son dos, le massif du Sassolungo semble hocher la tête. Et dans les vallées, l’institut de la culture ladine Micura de Rü veille au grain.

Défis européens

Quoi qu’il en soit, à Eurac, Jakob Volgger admet que le grand défi de l’avenir sera d’adapter le compromis trilingue à la nouvelle diversité européenne, avec désormais près de 11% de personnes de langue étrangère dans la province. Surtout que le Tyrol du Sud réfléchit en termes de macro-frontières, collaborant étroitement avec les régions alpines ainsi qu’avec l’Autriche et la Suisse, dont il se sent proche par la diversité linguistique.

Et les conflits d’antan, oubliés? «Les noms des localités restent un débat très émotionnel, répond Jakob Volgger, mais l’essor économique de la province a contribué à la perception très positive de l’autonomie par la population, même si, dans certains domaines, comme la santé, les proportions linguistiques montrent leurs limites.» Quant à la question identitaire, une étude révèle que ces dernières années, chez tous les groupes, la conscience européenne progresse.

Mathias Stuflesser élargit la perspective: «Est-ce qu’on peut totalement oublier les conflits de l’histoire? Je pense qu’on ne doit pas effacer un passé douloureux mais en prendre conscience pour aller de l’avant et écrire une nouvelle page.»

Sur un bâtiment de la Piazza del Tribunale de Bolzano, héritage de l’époque fasciste, une frise monumentale représente toujours Mussolini sur un cheval en meneur de la nation. Après un débat enflammé, le Tyrol du Sud a décidé de ne pas détruire la figure controversée. Mais désormais, au premier plan, les lettres de la phrase «Personne n’a le droit d’obéir» de la philosophe Hannah Arendt éclairent la nuit dans les trois langues, tirant un trait lumineux sur le symbole de la dictature. A ceux qui viennent à Bolzano demander la recette de la coexistence pacifique, on donne volontiers les ingrédients. Temps, patience et respect d’autrui. Une écoute des interlocuteurs, quelle que soit leur langue, pour s’entendre sur un compromis bénéfique à tous.

Lire aussi: Le Haut-Adige, terre de tensions entre Autriche et Italie

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.