Un avocat pour défendre les intérêts des animaux maltraités! La proposition peut paraître étonnante si elle n’est pas replacée dans son contexte historique, marqué par de fortes évolutions des sentiments. D’abord à propos de l’animal, longtemps considéré comme un vivant sans importance, d’une nature grossière, d’une faible sensibilité, mené par un instinct aveugle. Cette conception est exacerbée à certaines époques.

Par exemple au XVIIe siècle, lorsque dans le cadre de la révolution scientifique, où l’homme se promeut en sujet observant une nature transformée en objet, Descartes vulgarise l’idée de l’animal-machine sans jugement, sentiment et douleur. Ou encore au milieu du XXe siècle, dans un contexte de maîtrise affirmée de la nature, des grands barrages au nucléaire, lorsque l’animal est décrit, de Pavlov à Heidegger, comme un être pulsionnel ou conditionné, prisonnier d’un monde qu’il ne peut modifier par absence de réflexion, de conscience de soi, et comme un simple objet de configuration par l’homme qui peut en user, en abuser.

Contre ces conceptions réductrices, un mouvement de revalorisation de l’animal s’est développé à partir du XVIIIe siècle dans le sillage de philosophes des Lumières, tel Rousseau, insistant au contraire sur son aptitude à sentir et à souffrir, puis de naturalistes, comme Darwin, soulignant les capacités intellectuelles de beaucoup d’espèces.

C’est sur cette revalorisation qu’ont été fondés les mouvements et les législations de protection, apparus au XIXe siècle avec la création des SPA et l’adoption des premières lois contre les mauvais traitements. C’est aussi du fait de l’affermissement de cette lecture que les législations sont renforcées dans la seconde moitié du XXe siècle (le nazisme n’ayant, entre-temps, qu’embrigadé cette cause, dans la propagande et pas dans les faits, sans la créer, contrairement à ce que prétendent certains philosophes fâchés avec l’histoire). C’est donc dans cette tendance que s’inscrit la loi suisse de protection animale, très avancée quand elle invoque la dignité animale, la capacité à sentir, à souffrir, et en entérinant l’abandon de la définition juridique de l’animal comme chose, et pourtant encore en retrait par rapport aux facultés techniques, sociales, intellectuelles que les éthologues accordent de plus en plus à des espèces. Et c’est encore dans ce courant que s’inscrit la proposition d’un avocat des animaux: pour éviter que cette loi en reste aux intentions, comme beaucoup de textes.

Tout cela doit d’autant moins être considéré comme des élucubrations que cette prise en compte de l’intérêt des animaux s’inscrit dans un vaste mouvement occidental de revalorisation de l’autre. Les quakers anglais, les premiers, ont remis en cause dans un même mouvement, à la fin du XVIIe siècle, le statut des femmes, la condition des esclaves et le traitement des animaux. Cette liaison des opprimés, décelable chez des philosophes des Lumières comme Rousseau, devient une évidence pour beaucoup au XIXe siècle, par exemple Victor Hugo (Mgr Myriel des Misérables) ou Zola. Cela explique, par exemple, que la Ligue des droits de l’homme s’élève, au début du XXe siècle, contre la diffusion des corridas. Ce lien est ensuite bien oublié, notamment sous l’impulsion d’un marxisme triomphant définissant l’homme par sa maîtrise de la nature, mais il est conservé par certains, d’Albert Schweitzer à Claude Lévi-Strauss, et il est de plus en plus réactivé depuis les années 1980, notamment parmi les Eglises suisses, tant protestantes que catholiques. Il ne faut donc pas craindre d’affirmer que le respect de l’animal est l’une des facettes de l’identité européenne contemporaine de respect et de tolérance.

Car ce respect de l’animal s’inscrit aussi dans la lutte contre les violences de toutes sortes, menée par les élites politiques, intellectuelles et sociales à partir des XVIIIe-XIXe siècles. C’est en bonne partie pour réduire la violence populaire que la protection des animaux est initiée, et nombre de philanthropes lient à cette époque respects de l’enfance et de l’animal, prohibition de la violence délinquante et protection des victimes sensibles. Avec le recul historique, la participation de la protection animale au reflux de la violence du XIXe au XXe siècle est indéniable. Elle constitue ainsi l’un des remparts à tenir et à fortifier pour contrer le retour de la violence, qui monte en Europe depuis les années 1980 dans les quartiers, les écoles, les familles, et en premier lieu pour les enfants, les femmes, les bêtes, en grande partie parce que les élites s’interdisent d’agir au nom du relativisme social et culturel.

C’est donc tout à l’honneur de la Suisse, qui déjà fut longtemps pour l’Europe le modèle démocratique puis le modèle de construction fédérale, d’avoir adopté la nouvelle loi de protection animale et de débattre de la proposition d’un avocat pour les animaux maltraités. Lors d’un colloque sur le droit de l’animal, à Montréal en 2009, les intervenants américains l’ont citée avec envie comme l’exemple à suivre. Et ce serait encore tout à son honneur si la proposition était entérinée en surmontant les questions d’autonomie des cantons, de financement et de défense de prés carrés professionnels.

Eric Baratay, Et l’homme créa l’animal. Histoire d’une condition , Paris, Odile Jacob, 2003.

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