entretien

«L’année écoulée a bouleversé notre vision du climat»

La lutte contre le réchauffement s’avère beaucoup plus complexe qu’on ne l’imaginait il y a douze mois, à l’époque de la conférence de Copenhague, explique Mike Hulme, professeur à l’Université d’East Anglia, le saint des saints de la climatologie britannique. Où en est-on aujourd’hui? Bilan à l’heure où se tient à Cancun une nouvelle conférence internationale sur le réchauffement

L’histoire s’est accélérée il y a tout juste un an. Alors qu’un semblant d’unanimité semblait s’être constitué autour de la lutte à mener contre le réchauffement climatique, trois événements ont en quelques semaines ébranlé les esprits: la publication en novembre 2009 d’un millier d’e-mails confidentiels révélant une guerre de tranchées entre chercheurs (le «climategate»); l’incapacité de la communauté internationale, en décembre à Copenhague, de se doter d’une stratégie commune; et la découverte, en janvier 2010, de pratiques boiteuses au sein du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’interface entre la science et la politique créée il y a vingt ans par l’ONU. Où en est-on aujourd’hui, à l’heure où se tient à Cancun une nouvelle conférence internationale sur le réchauffement? Climatologue à la prestigieuse Université britannique d’East Anglia (d’où est parti le «climategate») et observateur affûté des rapports entre la science et la société, Mike Hulme assure que ces douze derniers mois ont imposé d’importants changements.

Le Temps: Quelle importance a eu le «climategate»?

Mike Hulme: Les e-mails publiés sur la Toile ne fournissent pas la moindre preuve de manipulation de données par des scientifiques. En revanche, ils montrent que leurs auteurs n’ont pas partagé comme ils l’auraient dû les données en leur possession, notamment les indications de températures. Les chercheurs incriminés ont fourni ces renseignements à certains mais les ont refusés à d’autres, ce qui est contraire aux bons usages. Bref, ils se sont montrés sur la défensive au lieu d’être ouverts. C’est là le principal problème posé par l’affaire. Il explique en partie pourquoi le public a changé d’attitude et conçoit aujourd’hui davantage de méfiance envers certains aspects de la climatologie.

– Est-ce que cette affaire a changé la pratique de la climatologie?

– Les sciences ne constituent pas une activité statique. Elles sont en perpétuelle évolution, en fonction des moyens dont elles disposent comme des attentes placées en elles. Dans le cas précis, certains développements se sont accélérés ces douze derniers mois, notamment sous l’influence du climategate. Nombre de chercheurs ont été convaincus d’agir de manière plus professionnelle dans la mise à disposition de leurs données. Beaucoup d’entre eux se montrent aussi plus sensibles à leur façon de communiquer avec le grand public et avec les politiques.

– Et le fond du message? Reste-t-il le même?

– Non. Notre appréhension de la réalité a beaucoup changé. Il apparaît d’abord que le système climatique est beaucoup plus complexe et difficile à comprendre que certains ont pu l’affirmer. Il s’avère ensuite que le problème a peu de chance d’être résolu par un accord international contraignant, pour la simple raison, déjà, qu’un tel accord est politiquement impossible à conclure. Une histoire simple et naïve nous a été racontée ces dernières années. Une histoire selon laquelle la mobilisation gagnante des années 1980 contre le trou d’ozone pouvait servir d’exemple à la lutte contre le réchauffement climatique. Or, il s’agit là d’une fable. Le changement climatique est une réalité infiniment plus complexe que le trou d’ozone. Et il est vain d’espérer dans son cas la signature d’un accord global, prévoyant des calendriers et des réductions obligatoires d’émissions.

– L’histoire simple dont vous parlez n’a-t-elle pas consisté également à dire que deux camps s’affrontaient autour du climat, des scientifiques sérieux et désintéressés et des sceptiques suspects de connivence avec des intérêts économiques?

– Oui, cette même fable parlait de bons et de méchants. Elle assurait qu’il était facile de cataloguer les uns et les autres. Or, il existe en réalité une large gamme de positions face au changement climatique. Une variété qui s’explique par des postures idéologiques différentes. Certains croient par exemple en des solutions technologiques, d’autres souhaitent des solutions sociales. Malheureusement, la fable qui nous a été ressassée n’est pas seulement naïve. Elle est aussi, et surtout, contre-productive. Elle favorise le découragement du côté des scientifiques comme du côté des décideurs.

– Si la réalité est aussi complexe que vous le dites, où cela nous conduit-il?

– La rhétorique idéaliste qui a présidé à la conférence de Copenhague a été remplacée par un nouveau réalisme. Il est devenu évident que pour progresser dans le domaine climatique il s’agit non pas de recourir à un régime universel mais d’envisager une multitude d’initiatives, menées par toutes sortes d’acteurs à des échelles différentes et dans des buts environnementaux et sociaux variés. Bref, l’approche qui s’impose dorénavant est pluraliste. Même les buts à atteindre se révèlent multiformes. L’objectif d’arrêter le réchauffement cesse de dominer tous les autres de manière écrasante, pour la bonne raison qu’il se révèle trop hypothétique.

– Ces jours a lieu à Cancun une nouvelle conférence mondiale sur le climat? Ces grands rassemblements servent-ils encore la lutte contre le réchauffement?

– Je ne pense pas qu’ils puissent traiter la complexité du problème climatique s’ils s’obstinent à viser un accord universel contraignant. Dans ce cas, leurs efforts resteront vains aussi bien cette année à Cancun que l’an prochain à Durban. Cela dit, ces réunions permettent l’expression d’une grande diversité de points de vue. Le pragmatisme dont je parle peut donc y tracer son chemin. Les diplomates qui mènent ces négociations se sont trop engagés en faveur d’un accord général pour y renoncer d’un coup. Mais au-delà des discours officiels beaucoup reconnaissent que l’expérience de Copenhague a mal tourné et qu’ils doivent montrer dorénavant une plus grande flexibilité. Ils admettent que le réchauffement ne pourra pas être géré de manière autoritaire et qu’il faudra compter sur la base pour avancer. En d’autres mots, que la rhétorique «top-down» doit faire place à un pragmatisme «bottom-up».

– Le Groupe d’experts intergouvernemental sur le changement climatique (GIEC) a entamé la préparation d’un cinquième rapport sur le réchauffement. Un tel effort reste-t-il utile alors que le problème global est aujourd’hui connu et reconnu?

– Un tel effort est utile parce qu’il permet aux climatologues du monde entier de discuter ensemble de leur domaine de compétence. Mais je ne vois pas en quoi il pourra faciliter la prise de décision politique à l’avenir. Le GIEC ne peut pas nous apprendre beaucoup plus que ce que nous savons depuis dix ans au moins, à savoir que l’homme altère le climat de façon significative. Il ne sera pas capable avant longtemps de prédire le réchauffement avec une précision et une certitude susceptibles d’éclairer différemment les dilemmes devant lesquels nous sommes placés.

– L’évolution générale que vous décrivez est-elle une bonne ou une mauvaise nouvelle?

– Il s’agit d’un développement positif dans le sens où il nous permet de mieux appréhender la réalité, aussi bien le problème posé que les solutions qui peuvent lui être apportées dans un monde complexe aux intérêts contradictoires. Nous ne nous approchons pas des recettes préconisées par les Européens, soit d’une politique de réductions plus ou moins générales des émissions de gaz à effet de serre. Nous nous retrouvons en butte à une planète beaucoup plus difficile à gérer qu’un petit parc naturel. Autant en être conscient.

Propos recueillis par Etienne Dubuis

Dernier ouvrage de Mike Hulme: «Why We Disagree about Climate Change – Understanding Controversies, Inaction and Opportunities», Edit. Cambridge.

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