«Elles étaient fortes, indomptables, des femmes comme on n'avait pas l'habitude d'en voir. Elles avaient une liberté de mœurs et un esprit de lutte qui faisaient peur aux patrons, et aux hommes en général. Elles étaient diablement attirantes…» Vittorio Porchia, aujourd'hui professeur au Landeron et membre du groupe de chant polyphonique et populaire Canto e Cunto, les a vues, les «mondine»: les travailleuses des rizières, les vraies, lorsque, dans la plaine du Pô, elles n'avaient pas encore été remplacées par des machines.

Non, elles ne ressemblaient pas toutes à leur statue: Silvana Mangano dans le film Riz amer, le sein haut sous le pull en v, la peau lisse sous le short, les bas noirs à mi-cuisse, déchirés juste ce qu'il faut. C'étaient des femmes très «abîmées»: toute la journée courbées en deux, les jambes dans l'eau et la boue, dévorées par les moustiques et la peau tailladée par le riz en herbe, on s'use vite dans la rizière. Et pourtant. Si «la Mangano» a contribué à accentuer, dans l'imaginaire collectif, la composante sensuelle du personnage, même sans elle la «mondina» serait devenue ce qu'elle est: une icône culturelle, politique, érotique.

Les «émondeuses» étaient les saisonnières des rizières. Souvent très jeunes, elles arrivaient des quatre coins d'Italie, par wagons et par chars, du côté de Novare et de Pavie, à la fin mai, pour quarante jours intensifs d'un travail épuisant, entre «émondage» (le tri, délicat, entre les mauvaises herbes et les jeunes pousses de riz) et repiquage. Leur destin collectif est tout entier contenu dans leurs chants. Des chants de travail à l'origine, qui se transforment peu à peu en chants de protestation et deviennent autant d'hymnes des luttes paysannes et syndicales du XXe siècle. «Sciur padrun da li bèli braghi bianchi» (Monsieur le patron aux beaux pantalons blancs, sortez votre argent qu'on rentre à la maison), par exemple, est devenu un grand classique des manifs et des fêtes de L'Unità. «Les «mondine» ont inventé une manière féminine d'entrer en lutte, commente Vittorio Porchia. Les hommes avaient tendance à cogner. Elles ont misé sur le chant et la grève.»

Habituellement, entre la mort du personnage réel et la naissance du mythe, un temps de latence est de mise. Dans le cas qui nous occupe, la transsubstantiation est pratiquement instantanée. «En 1964, raconte encore Vittorio Porchia, les «mondine» sont passées directement de la rizière au Festival de Spoleto.» Entendez: le festival de musique des deux mondes, qui, à l'instar de l'intelligentsia italienne, découvrait en ces années-là les trésors du chant populaire. Le timbre âpre et corrosif de ces chants nés de l'effort, cette manière dense que les «mondine» avaient développée d'expulser le son pour pouvoir chanter pliées en deux, sonna aux oreilles des intellectuels comme la métaphore même de la lutte des classes. A cette même époque, dans les rizières de la plaine du Pô, les machines finissaient de remplacer définitivement les lignées de travailleuses en chapeau de paille.

Le spectacle musical créé en 1964 s'appelait Bella ciao et, avant de devenir un succès discographique mondial, il fit scandale devant le public chic de Spoleto. Il permit notamment de faire connaître une autre version de la chanson «Bella ciao»: non plus le chant des partisans, mais celui des travailleuses des rizières, dont certains pensent même qu'il s'agit de la version originale (lire le texte en encadré).

Sur scène, en 1964, deux femmes: Giovanna Daffini, une authentique ex-«mondina» devenue chanteuse. Et Giovanna Marini, jeune fille de bonne famille fraîchement sortie du conservatoire. Quelques mois auparavant, son destin a viré de bord: alors qu'elle jouait du luth et de la guitare classique dans une soirée, son regard a croisé celui d'un certain Pier Paolo Pasolini qui lui a demandé: «La musique populaire, tu connais?» Aujourd'hui, pendant que meurent les dernières survivantes des rizières italiennes, Giovanna Marini et d'autres continuent d'assurer une postérité aux chants qui auraient pu disparaître avec elles.

Mais pourquoi ce travail-là a-t-il produit ces chants et ces luttes? Quelle est la part du fantasme et de la réalité dans le personnage sulfureux de la «mondina»? Un retour en arrière s'impose. En chansons, bien sûr.

Le travail

«O émondeuse au cœur lourd/ tu es venue de ton village lointain/ pour donner un morceau de pain/ à tes enfants laissés là-bas./ Avec les jambes immergées dans la boue/ et les mains gonflées d'eau/ si fatiguées que nous croyons mourir/ mais c'est pour ramener de la joie.»

(«O mondina dal cuore dolente»)

Les rizières existent en Italie du Nord depuis les grandes réformes agronomiques introduites par les Sforza au milieu du XVe siècle. Non que les hommes n'y soient pas présents. Mais peu à peu, pour certaines tâches qui demandent à la fois endurance et précision, comme l'émondage et le repiquage, on s'est aperçu que les femmes avaient un meilleur rendement. Au fil du temps, les propriétés se sont aussi agrandies. Si bien que la rizière est devenue, au début du XXe siècle, une sorte d'usine en plein air, avec des travailleuses qui avancent alignées, par rangs de six à quatorze, et qui doivent maintenir la cadence pour rester ensemble. Le chant aide à garder le rythme, c'est pourquoi il est, à l'origine du moins, encouragé par le patron, qui arpente le bord du champ avec son bâton.

«Mondina» veut dire émondeuse, mais désigne la plupart du temps les femmes amenées à travailler aux deux moments les plus intenses du processus de culture du riz: ceux de l'émondage et du repiquage, qui ont lieu de fin mai à juin-juillet. C'est à ce moment de l'année que sont appelées en renfort les saisonnières.

Se retrouvent donc, travaillant côte à côte, deux catégories de femmes: les «locales» et les «étrangères». Les premières rentrent le soir chez elles, souvent pour entamer une deuxième journée de travail en famille. Parmi les secondes, on trouve des femmes sans attache fixe, sorte d'itinérantes professionnelles au verbe haut et aux mœurs très libres. Et même si une bonne partie d'entre elles ont quelque part un mari et des enfants, ces quarante jours de vie collective dans les grands dortoirs de la «cascina» (la ferme) font office d'initiation à une autre vie, affranchie des liens familiaux. Le fait est que les «étrangères» ont toujours passé pour les plus combatives et les plus délurées. Comme on le voit dans Riz amer, c'est dans leurs rangs que l'on trouve aussi les «clandestines», les travailleuses sauvages venues tenter leur chance sans engagement préalable. La rivalité entre «locales» et «étrangères» est souvent évoquée dans les chants, et le dilemme entre division et union, un des grands thèmes de l'épopée des rizières. Les patrons n'ont pas manqué d'exploiter cet antagonisme. Par exemple, en plaçant en compétition, dans un même champ, une rangée de chaque groupe. Les femmes sont amenées à avancer les unes vers les autres en travaillant toujours plus vite et en chantant toujours plus fort.

Les luttes

«Je suis l'émondeuse/ je suis l'exploitée/ je suis la prolétaire qui jamais ne trembla…. Et nous lutterons pour le travail/ pour la paix, le pain et la liberté/ et nous créerons un nouveau monde/ de justice et une nouvelle civilisation.»

(«Son la mondina»)

Le travail de la rizière n'est pas le seul qui soit accompagné de chants. La cueillette des olives, notamment, s'y prête aussi et a contribué à enrichir le répertoire. Mais ici, la concentration de travailleuses n'a d'égale que celle qu'on trouve à l'usine. La différence avec l'usine, c'est qu'on est en plein air et sans bruit de machines: on peut parler et chanter librement. C'est portées par cette conjonction de facteurs que, des luttes paysannes du début du siècle au combat pour les 7 heures (1961) en passant par la revendication de la parité salariale entre hommes et femmes, les «émondeuses» ont fini par incarner, en Italie, ce que l'on appelait alors «l'avant-garde du prolétariat».

Il faut préciser que tous les chants des rizières ne sont pas des cris de revendication. Les choses se sont faites progressivement. Dans la tradition, le travail dans la rizière se fait tout aussi bien au rythme de la récitation du rosaire et de diverses litanies, souvent préférées des travailleuses locales. Si, peu à peu, la production vocale des travailleuses a pris des accents politiques, c'est surtout sous l'impulsion des travailleuses saisonnières. De manière générale, les «mondine», avant d'être combatives sur le plan syndical, ont d'abord pris pour cible de leur vivacité les autres femmes, et les hommes en général.

Elles ont aussi beaucoup utilisé l'humour pour signaler qu'elles n'entendaient pas se laisser faire: «Un vol d'oiseaux est passé/ ils ont volé la montre du patron», chantent-elles par exemple, lorsqu'il leur «vole des minutes» en tardant à donner le signal de la fin du travail. C'est ce que raconte l'une d'elles dans une série de témoignages recueillis par l'historienne Maria Antonietta Arrigoni.

L'éros

«Adieu beau brun je te quitte/ l'émondage est terminé/ j'ai un autre amant à la maison…/ Tu croyais que je t'aimais/ mais je t'ai trompé/ tu m'as acheté des bonbons/ nous avons bu du vin blanc/ je t'ai aimé pendant quarante jours/ pour passer le temps/ maintenant l'heure est venue/ je te laisse en liberté.»

(«Addio morettin ti lascio»)

Il y a un petit côté vie de caserne dans la condition des «mondine», c'est probablement pourquoi une de leurs activités favorites est de faire rougir les hommes avec des plaisanteries de corps de garde. L'une d'elles, également interrogée par Maria Antonietta Arrigoni, raconte avoir un jour harponné verbalement un pauvre gars qui passait par là à vélo avec une histoire de curé qui se fait triturer tous les soirs par sa servante. La chansonnette reposait sur un jeu de mots, mais l'homme est descendu de selle rouge de confusion et prêt à punir la pécheresse qui riait à gorge déployée.

Affranchies, audacieuses, inconstantes en amour: si les «mondine» ont cette réputation, elle correspond, là encore, plutôt au profil des «étrangères.» Les chants de départ sont en effet pleins d'allusions au fait que les saisonnières du riz ont, tels les marins, un amant dans chaque port.

La réalité des rapports entre les sexes dans la rizière ne laisse en tout cas pas beaucoup de place au romantisme. Certaines chansons rappellent que l'appel des sens est en quelque sorte proportionnel à la dureté du travail: «Faire l'amour dans la rizière/ est une grande consolation.» Et beaucoup de témoignages alimentent la certitude que ces «amours» ne sont pas toujours choisies: les patrons n'hésitent pas à prélever les travailleuses les plus à leur goût pour quelques tête-à-tête plus ou moins forcés.

Les pieds dans l'eau, entre humiliation et révolte: c'est ainsi qu'est né un symbole.

«Riz amer» (1949), de Giuseppe De Santis, avec Silvana Mangano et Vittorio Gassman, est disponible en DVD dans la collection Studio Canal.

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