15 mai 2002. L'équipe de Suisse, à quelques encablures d'un Mondial nippo-coréen qui ne la concerne pas, se traîne à Saint-Gall devant 4000 spectateurs et prend une veste face à une sélection canadienne peu réputée pour son savoir-faire rayon football.

Le sélectionneur Köbi Kuhn, en poste depuis une petite année, bredouille que ses joueurs sont fatigués, que la Nati doit fonctionner comme une «grande famille». Dans l'opinion, les plus charitables pouffent; les autres réclament la tête du Zurichois, dont on distingue très mal la ligne de conduite.

Quatre ans plus tard, l'équipe de Suisse est aux portes de la gloire. Le ressenti du bon peuple envers «sa» Nati a changé du tout au tout. Köbi Kuhn, lui, est resté le même. Amoureux de son pays, de la nature, du jeu et de ceux qui le pratiquent. Son sempiternel sourire en coin s'est à peine arrondi.

Parce que les résultats lui ont donné raison. L'équipe qu'il a contribué à mettre sur pied, dans le cadre d'un concept de formation fort bien échafaudé, représente la somme de nos impossibilités antérieures: jeunesse, rapidité, ambition, métissage réussi, capacité à se vendre.

Dans un pays où celui qui tend à se distinguer est vite rappelé à l'ordre, le message que véhiculent les joueurs fait le plus grand bien. Cette cure de bonheur et d'optimisme, à ne surtout pas confondre avec un accès de nationalisme, annonce peut-être ce «brillant réveil» que la Suisse chante depuis des lustres, sans jamais trop y croire.

Ciment improbable a priori et finalement si logique, la Nati ramène le pays à des valeurs qu'il peinait à cultiver depuis quelques années. Mieux: elle fait rêver, sans jamais perdre de vue les dures réalités du sport. Fidèle à l'image héritée de son guide Köbi Kuhn, père peinard de la nation, elle distille son talent dans la joie et l'humilité.

Si cette équipe de Suisse est aimable, dans le sens le plus noble du terme, c'est aussi et surtout parce qu'elle-même est capable d'aimer.

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