Editorial

L’anomalie fiscale américaine n’a que trop duré

Parangon de la vertu financière, les Etats-Unis sont accusés d’être devenus à leur tour un paradis fiscal. Ils se doivent agir vite pour se débarrasser de ce label infamant

L’ironie est formidable. Durant des années, les Etats-Unis ont mené la vie dure aux paradis fiscaux, imposant au monde leur conception de la transparence et faisant exploser au passage le secret bancaire suisse. Les voici à leur tour accusés d’offrir un refuge commode à l’argent de l’évasion fiscale. Même l’organisation qui les a aidés à mettre à genoux la finance offshore, l’OCDE, reconnaît tardivement la réalité du problème.

En Suisse, ce retournement de situation inspire une amère satisfaction à nombre d’acteurs de la place financière. Cela fait des années qu’ils prêchent dans le désert, dénonçant le double jeu de Washington.

Dans leur esprit, l’Amérique n’a jamais eu l’intention de s’appliquer à elle-même les règles (échange d’informations, criminalisation de l’évasion fiscale etc.) qu’elle a fait avaler aux centres rivaux. Il s’agit d’un complot, d’une «guerre économique» destinée à priver la Suisse, et d’autres, du juteux business de la gestion des fonds non déclarés. Ce raisonnement est faux, mais il contient tout de même un fond de vérité.

Comme presque toujours, il n’y a pas de complot. Juste des rapports de force déséquilibrés, qui ont permis aux Etats-Unis d’imposer les normes de leur choix sans avoir à s’y conformer. Leur système politique tend à introduire des biais qui les favorisent dans la réglementation financière internationale. Avec la complicité d’Européens trop heureux de voir la Suisse, et d’autres, ployer face au glaive de l’Oncle Sam.

Que l’Amérique soit devenue un lieu intéressant pour cacher l’argent de l’évasion fiscale ne fait aucun doute. Preuve en est l’activité fiévreuse des officines qui, de Genève à Guernsey, imaginent faire traverser l’Atlantique à des clients en quête de confidentialité, ou d’un ultime abri contre les impôts. Elles vendent chèrement cette idée dangereuse – aller se cacher dans la gueule du lion, là même d’où est partie la grande traque des fortunes non déclarées.

Il s’agit d’un mirage. Le refuge américain est déjà en train de s’écrouler, avec les réformes annoncées ces jours par le Trésor pour mettre fin au trou noir du Delaware. D’autres changements suivront, même s’ils peuvent prendre du temps.

La Suisse ne doit pas s’appuyer sur l’anomalie américaine pour retarder sa propre mise en conformité. En revanche, elle peut dénoncer la lenteur des Etats-Unis à intégrer les normes internationales de lutte contre l’évasion fiscale. Après tout, s’ils sont critiqués aujourd’hui, c’est bien parce que la Suisse et la plupart des paradis fiscaux ont fait leur devoir.

La boucle est ainsi bouclée. Le fait que les Etats-Unis soient à leur tour sur le banc des accusés signe l’accomplissement de la révolution fiscale qu’ils avaient déclenchée. Ils doivent la mettre en pratique chez eux, sans quoi les progrès accomplis depuis quinze ans en termes de transparence financière seront mis en péril.


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