portrait 

L'anti-Macron

OPINION. Devenu le patron de la droite française, Laurent Wauquiez veut à tout prix apparaître comme l’antithèse du locataire de l’Elysée, auquel ce surdoué de la République ressemble tant. Avec la conviction que, face à ce chef de l’Etat entouré de technocrates et d’experts, son enracinement local en Auvergne-Rhône-Alpes paiera.

On imagine la scène. Face à face, deux surdoués de la République. Emmanuel Macron en président sortant, bardé de sa jeunesse – 44 ans en fin de mandat – et du bilan de son quinquennat. Laurent Wauquiez en opposant en chef (46 ans au compteur dans quatre ans), fort de quatre années passées à labourer les terres conservatrices de l’Hexagone. Cet hypothétique débat télévisé de l’entre-deux-tours de la présidentielle 2022, le nouveau président des Républicains élu en décembre en rêve à coup sûr en se rasant.

Lui, le plus beau cerveau de la politique française, major de la prestigieuse Ecole normale supérieure (ENS) confronté devant les caméras à ce chef de l’Etat disruptif qui échoua par deux fois à intégrer ce temple de l’élite intellectuelle. «Wauquiez doit se forger un projet politique et social, juge l’ancienne dirigeante du patronat Laurence Parisot. Son duel avec Macron se jouera là-dessus.»

«France périphérique»

Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes ne fait pas qu’imaginer cette future joute télévisée au sommet. Il s’y prépare, en fourbissant ses armes contre l’Elysée et Matignon, occupé par Edouard Philippe, l’homme lige d’Alain Juppé, le vieux sage dissident d’une droite française devenue bien trop réactionnaire pour lui.

Côté rural, Wauquiez mise sur l’Auvergne où il a électoralement grandi, dans ce département de la Haute-Loire où l’avait installé le centriste Jacques Barrot, décédé en décembre 2014. Il y joue le registre dans lequel excellèrent Jacques Chirac et François Hollande, tous deux élus de la Corrèze voisine: une cour assidue aux élus communaux, une attention particulière portée au monde agricole, une séduction permanente envers les aînés et les foyers du 3e âge. Argument massue? A l’inverse de Macron, lui n’ignore rien de cette France «périphérique»…

Et «France moderne»

Côté «France moderne», l’ambitieux locataire de l’hôtel Rhône-Alpes, dans le quartier Confluence à Lyon, parie sur le dynamisme entrepreneurial et son imbrication économique frontalière avec l’Helvétie. Lundi, l’intéressé a réuni dans la capitale des Gaules les premières rencontres de l’innovation franco-suisses. Priorité à la rupture: «Wauquiez est persuadé que la droite de papa n’est pas morte. Celle des chefs d’entreprise, de la bourgeoisie, des beaux quartiers contre la banlieue, du collectif catho «Sens commun». Il fait du vieux avec du jeune», ironise un proche de Jean-Jack Queyranne, l’ancien patron PS de la région.

Comment s’y retrouver? L’ambivalence du personnage est sa caractéristique. «Wauquiez a un défi: se construire un personnage reconnaissable. Pour les Français, il est encore un inconnu. Il doit se hisser sur le podium médiatique et populaire», jugeait, lors de son élection à la tête du parti Les Républicains en décembre, le politologue Brice Couturier, auteur de Macron, un président philosophe (Ed. de l’Observatoire).

Bluffé par Sarkozy

Résultat: le prodige s’est fait caméléon. Dans les années 2000, ce fils de très bonne famille (il descend, du côté maternel, d’une dynastie textile du nord de la France) incarnait le jeune élu de province attentif, porté sur les «vraies gens» que son père politique, Jacques Barrot, lui avait appris à respecter et à aimer. Son arrimage était centriste, pro-européen (oui au référendum sur la Constitution européenne de 2005), étatiste. Quinze ans plus tard, le voici tenant d’une droite dure, économiquement intransigeante sur la réduction des dépenses publiques, et ancrée dans une surenchère sécuritaire.

«Il a toujours été bluffé par Sarkozy et son énergie, je ne suis pas étonné qu’il lui pique son programme», ironise l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin. D’un père politique à l’autre, pour cet héritier de bonne famille hanté par le départ de son propre père du foyer familial, et par l’omniprésence de sa mère, aujourd’hui élue municipale au Chambon-sur-Lignon, dans son fief de Haute-Loire.

J’aime beaucoup Laurent, mais il va falloir qu’il rassemble…

Nicolas Sarkozy

«On ne comprend pas Laurent Wauquiez si on oublie que la part de calcul est constante chez lui, juge un journaliste qui l’a beaucoup côtoyé. Depuis vingt ans, il se fabrique un personnage. Il a testé différentes formules. Ses valeurs sont surtout électorales.» Avec un objectif: parvenir à s’imposer dans le champ de ruines politique qu’est la France de 2018, comme Sarkozy l’avait fait au forceps sur les lambeaux de la Chiraquie. Pas mal de coups de menton. Une direction centralisée de sa région, où l’efficacité de ce président – qui loge dans un hôtel lyonnais et maintient son domicile en Haute-Loire – est reconnue. Et de solides alliés pris dans l’entourage de l’ex-président, qui le reçoit régulièrement dans ses bureaux parisiens de la rue de Miromesnil.

Marathon à l'horizon

L’ancien ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, implanté à Clermont-Ferrand, est au cœur de sa machinerie politique. L’ex-«grand flic» Frédéric Péchenard, directeur des Républicains version Sarko, le connecte avec cette France sécuritaire qu’il veut rassurer. Son ennemie jurée, Nathalie Kosciusko-Morizet, est hors jeu. «J’aime beaucoup Laurent, mais il va falloir qu’il rassemble…» ne cesse de répéter, ces jours-ci, Nicolas Sarkozy.

L’intéressé, lui, fait semblant d’ignorer ces avertissements. Son obsession est de rester devant, dans son éternelle parka rouge devenue sa marque de fabrique. Il promet de ne jamais s’allier avec Marine Le Pen. Mais il sait qu’au moment du duel rêvé avec Macron les électeurs du FN pèseront lourd. Il soigne fédérations et militants des Républicains, au sein desquels sa popularité est grande. Pour mieux descendre «Jupiter», ce dieu «éloigné des hommes». L’anti-Macron, amateur d’histoire antique, sait que son combat sera un marathon.


Profil

12 avril 1975 Naissance à Lyon.

1998 Agrégation d’histoire, Ecole normale supérieure.

2001 Major de l’ENA, promotion Nelson Mandela. Intègre le Conseil d’Etat.

2004 Elu député de la Haute-Loire.

Mars 2008 Elu maire du Puy-en-Velay (Haute-Loire).

2009-2011 Ministre des Affaires européennes, puis Ministre de l’enseignement supérieur sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Janvier 2016 Elu président de la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes.

Décembre 2017 Devient président du parti Les Républicains et leader de la droite française. 

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