«Quand une société se corrompt, c’est le langage qui se gangrène en premier», disait Octavio Paz, prix Nobel mexicain de littérature. A en juger par les tiraillements récurrents qui ont émaillé ses travaux préparatoires et les incertitudes qui auront subsisté jusqu’à la dernière minute, ce propos pourrait fort bien s’appliquer à la Conférence de suivi contre le racisme, dite Durban 2, qui s’ouvre aujourd’hui au Palais des nations à Genève, sans que personne ne se hasarde à en prédire l’issue en fin de semaine. C’est que la conférence proprement dite de Durban, entachée par des débordements antisémites et d’inquiétantes dérives verbales, n’a pas fini de laisser des traces et l’ONU est encore loin d’en avoir amorti le choc.

Déjà au cours des travaux préparatoires, le groupe islamique s’était employé à gommer toute référence à cette forme particulière de racisme qu’est l’antisémitisme, lui opposant systématiquement les néologismes «anti-arabisme» et «islamophobie», de création récente, afin de vider le terme de son sens communément admis. Prétextant que «les Arabes constituent la majorité écrasante des Sémites», ses représentants n’ont pas hésité à avancer une proposition visant à «combattre les pratiques sionistes contre le sémitisme.» Commentaire d’un observateur: «Les tentatives visant à amputer l’antisémitisme de son plein sens ne sont pas uniquement antisémites, elles sont aussi antisémantiques.» En même temps, plusieurs paragraphes participaient d’une tentative de banalisation de la Shoah. «Par une manipulation du langage, notait un diplomate, on assiste à une entreprise de relativisme historique, visant à dénigrer la réalité du génocide perpétré par les nazis.»

De plus, sans reculer devant l’amalgame, un discours unilatéral s’est acharné à plaquer sur le Proche-Orient les schémas en usage en Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid – ce qui est aussi une insulte à ses victimes, et s’est fait au détriment de toute autre cause. Ainsi détournés de leur sens originel, les mots ne veulent plus rien dire, jusqu’à en perdre toute signification de par leur banalisation. Devant ces dérapages, il aura fallu une ferme intervention du président de la Commission des droits de l’homme du Rwanda pour rappeler la singularité de chacun des mots shoah, apartheid ou génocide rwandais, autant d’armes contre «le révisionnisme, le négationnisme et la minimisation».

Comme si les dérapages de Durban n’avaient servi à rien, les mêmes travers ont refait surface lors de la préparation de la conférence de suivi. D’ailleurs, la haut-commissaire, Navanethem Pillay, a elle-même reconnu que les objectifs fixés à Durban n’ont pas été atteints. Durban I n’a pas réussi à empêcher les 300 000 morts du Darfour, la poursuite des tueries au Sri Lanka, ni les conflits qui ravagent la République démocratique du Congo et qui tuent «plus de personnes tous les six mois que le tsunami de 2004», selon l’Unicef. Sans parler des multiples victimes du racisme à travers le monde qui peuvent toujours attendre.

Les principales pierres d’achoppement demeurent la mise en accusation d’Israël et la diffamation des religions, chevaux de bataille préférés de l’Organisation de la conférence islamique (OCI). Fer de lance de cette remise en cause des acquis de la laïcité et d’intrusion de la religion à l’ONU, le mot «islamophobie», introduit pour la première fois dans un texte onusien à Durban. Selon ce terme, développé en Iran sous le régime khomeinyste afin de museler ses adversaires et d’étouffer toute critique, est «islamophobe» celui qui conteste la lapidation des femmes adultères ou d’autres châtiments corporels, ainsi que les dispositions prévues par la charia. Sous couvert de lutte contre la diffamation des religions, l’OCI cherche à faire passer de nouvelles normes anti-blasphème – celui-ci étant assimilé à du racisme – remettant en cause l’universalité des droits de l’homme et restreignant la liberté d’expression. Or, les droits de l’homme s’appliquent aux individus, et non aux religions ou croyances.

Faute de pouvoir agir sur la réalité bien réelle du racisme, un comité ad hoc, présidé par l’ambassadeur d’Algérie, a été chargé de rédiger des normes complémentaires sur le racisme. Insistant lourdement sur la diffamation des religions, ce comité a donné une nouvelle définition de l’antisémitisme, «d’abord dirigé contre les Arabes et, par extension, contre tous les musulmans». Dans la foulée, l’OCI a fait adopter une modification du mandat du rapporteur sur la liberté d’expression, désormais chargé de faire la chasse à ceux qui en abusent.

Cette novlangue à la manière d’Orwell a sans doute encore de beaux jours devant elle avec la présence à la conférence du président iranien, sans compter les émissaires de toutes les dictatures coalisés pour imposer leur loi commune. A force de concessions dans le but de ne pas rompre un dialogue impossible, les démocraties n’ont plus qu’à bien se tenir…