revue de presse

L’apartheid, «dossier noir» de la Suisse

La Confédération condamne dès 1968 le régime de Pretoria, elle applique dès 1963 un embargo sur les armes, elle plafonne dès 1974 les investissements en Afrique du Sud. Mais l’économie privée, elle, continue à faire jusqu’à la fin des années 80 de très belles affaires avec un pays mis peu à peu au ban des nations

«L’Afrique du Sud pleure, mais c’est l’humanité entière qui se réveille aujourd’hui orpheline de Nelson Mandela», dit très justement la formule éditoriale du Quotidien jurassien. Et pour Le Matin, qui a laissé filer une petite portion de son tirage sans la nouvelle mais a ensuite remastérisé en grande partie son édition du jour, «c’est une époque qui s’en va. Une décennie – les années 1990 – où l’on s’est mis à rêver, avec Mandela, d’un monde métissable. A plus d’égalité entre les hommes et les femmes de toutes les couleurs et de toutes les minorités.»

Son décès a été annoncé jeudi soir, et sur cette toute petite portion de planète qu’est la Suisse, Mandela a séjourné quelquefois. Il y est notamment venu trois mois après sa libération de prison, en juin 1990 (voir la Gazette de Lausanne de l’époque), en qualité de vice-président du Congrès national africain (ANC). Il y avait été accueilli par le conseiller fédéral René Felber, comme le relatait le Journal de Genève . Il a rencontré par la suite plusieurs conseillers fédéraux et a été trois fois l’hôte du Forum économique mondial de Davos, entre 1992 et 1999.

Flavio Cotti «impressionné»

En septembre 1994, Flavio Cotti avait rencontré Nelson Mandela lors d’un voyage en Afrique du Sud. Il s’était dit «impressionné», même si Alain Campiotti, alors en reportage au Cap pour Le Nouveau Quotidien (LNQ), pensait qu’il y avait beaucoup de choses que le conseiller fédéral n’avait pas vues là-bas: «Entre les salaires des ministres et la misère des squatters du Cap, l’abysse est tel que la reconstruction et le développement voulus par Mandela ont un caractère d’urgence absolue. Et devant l’ANC, il y a une société désormais réveillée.»

En octobre 1995, lors de l’ouverture du salon Telecom dans un Palexpo flambant neuf à Genève, Madiba s’était entretenu avec le président de la Confédération, Kaspar Villiger, et à nouveau avec Flavio Cotti. Il avait alors dit que la Suisse était «un pays ami et un important investisseur». Mais, à cette époque où les télécommunications prenaient leur essor global, il avait surtout «rappelé au monde virtuel que l’Afrique [était] une réalité», pressentant sans doute déjà le creusement d’un fossé numérique sur la planète.

«Les ex-amis suisses»

Plus tard, Nelson Mandela avait effectué sa première visite officielle en Suisse en septembre 1997. Il était alors âgé de 79 ans et avait déjeuné avec ce que LNQ appelait «les ex-amis suisses de l’apartheid», quelques membres de l’Association Suisse-Afrique du Sud: «Quand la liberté de commerce et d’industrie prime sur les droits de l’homme.» C’est en effet en ces termes que huit ans plus tard, en octobre 2005, «les médias et les ONG commentent le rapport final du Programme national de recherche (PNR) 42 + sur les relations» entre les deux pays, dirigé par l’historien Georg Kreis, lit-on dans la page d’histoire publiée par Swissinfo en 2010.

Et d’ajouter: «Les historiens confirment ce que le mouvement anti-apartheid avait martelé pendant des décennies: alors que la Suisse officielle condamne dès 1968 le régime de Pretoria, qu’elle applique dès 1963 un embargo sur les armes, qu’elle plafonne dès 1974 les investissements en Afrique du Sud, l’économie privée, elle, continue à faire jusqu’à la fin des années 80 de très belles affaires avec un pays mis peu à peu au ban des nations.»

Et il y a plus encore: «L’embargo sur les armes ne s’applique pas au matériel fabriqué sous licence à l’étranger. Il sera régulièrement contourné. De même pour le plafonnement des investissements, qui ne prend pas en compte les sommes inférieures à 10 millions de francs. Et dont l’entrée en vigueur aura pour effet de multiplier les «petits» crédits de 9,5 millions…»

Contre «ce pouvoir odieux»

En 1998, Nelson Mandela avait invité le président de la Confédération pour un voyage officiel en Afrique du Sud. C’était la seconde visite en quatre ans du chef du DFAE. Titre de l’éditorial du tout jeune Temps, le 20 juillet 1998: «Notre dossier noir». Campiotti, alors rédacteur en chef adjoint du journal, écrit: «Flavio Cotti arrivera en Afrique du Sud le 2 août prochain. Cinglante coïncidence: c’est le lendemain que s’ouvrira le procès de Wouter Basson» – «l’homme qui voulait stériliser les Noirs», dit Jeune Afrique. Basson, l’«exécuteur des basses œuvres les plus monstrueuses de l’apartheid, qui fut l’interlocuteur du chef du renseignement militaire suisse, et un visiteur assidu et intéressé de notre pays».

Le chef du DFAE «aura eu le temps de lire d’ici là le dossier dont nous commençons aujourd’hui la publication», poursuit-il non sans ironie. «Jean-Philippe Ceppi, qui a mené cette enquête, fut correspondant à Johannesburg […]. Il a mesuré de l’intérieur les difficultés que doit surmonter le gouvernement de l’octogénaire Nelson Mandela pour construire une démocratie. Il sait ce qui fut mis en œuvre sous l’apartheid pour empêcher ou entraver cette œuvre. Il a plus que quiconque le droit de parler des complices de ce pouvoir odieux.»

En 1999, enfin, Ruth Dreifuss avait rencontré Madiba au Forum économique mondial de Davos (GR). La première présidente de la Confédération lui avait alors dit son admiration et fait part de son respect pour le processus de réconciliation engagé dans son pays. Depuis lors, très souvent critiquée pour ne pas s’être activement associée aux sanctions de la communauté internationale contre Pretoria durant l’apartheid, la Suisse entretient de très bonnes relations avec l’Afrique du Sud.

Un «long chemin vers la maturité»

Si le paveur de ce «long chemin vers la maturité» que décrit superbement Laurent Favre sur le site de L’Illustré – qui a sorti une édition spéciale ce vendredi – «a été officiellement et totalement libéré en février 1990», rappelle pour sa part 20 minutes, «il aurait pu l’être avant. Cette aventure historique a été racontée par le négociateur sur place, Richard Rosenthal, dans un ouvrage intitulé Mission improbable, a piece of South African story.»

Tout avait commencé à Berne le 6 mai 1988. «Point de départ d’une folle aventure diplomatique dans laquelle la Suisse jouera un rôle central durant plus de dix-huit mois. Une aventure dont l’objectif [était] d’accélérer, en quelque sorte, le cours de l’histoire de l’Afrique du Sud: obtenir la libération de Nelson Mandela et l’ouverture de négociations entre le gouvernement d’apartheid et l’African National Congress.» Au final, toute l’opération avait été abandonnée après un accès de colère du président Botha à Berne.

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