Au vu du résultat final, le renouvellement intégral du Conseil fédéral est marqué par une très grande stabilité. Tous les conseillers fédéraux sortants ont été réélus, sans faille, au premier tour. Le seul siège vacant a été pourvu par un candidat officiel du parti de la conseillère fédérale sortante, et ce au deuxième tour. La répartition partisane se confirme aussi, sans exceptions, si on la compare à celle qui existait juste avant le scrutin. On pourrait donc se demander pourquoi discuter autant de cette élection, pour en arriver à ce résultat «sans surprise» et dans la «continuité».

Pourtant, à y regarder de plus près, ce résultat et ses conséquences sont loin de contredire le climat d’incertitude et de compétition accrue qui s’est installé depuis une dizaine d’années dans les rapports entre les partis suisses.

La plupart des sept élections d’hier ne sont pas issues d’un accord entre les principales forces politiques pour se répartir les sièges du gouvernement. C’est le résultat de tactiques et de coups liés aux rapports de force parlementaires et relevant de l’histoire (très) récente du Conseil fédéral. La réélection d’Eveline Widmer-Schlumpf contre la volonté de l’UDC, qui dispose du plus important groupe au parlement, est le fruit du vote d’une majorité parlementaire affichée – PDC, PS et autres – contre une minorité tout aussi claire, essentiellement l’UDC et le PLR. On est loin des reconductions, presque sans faille, qui ont marqué l’époque dorée de la formule magique, entre les années 1960 et 1980, mais aussi, plus largement, de histoire des élections du Conseil fédéral depuis le XIXe siècle. Hier, on a remis en cause un siège déjà occupé par un conseiller fédéral et cette remise en discussion visait en même temps un changement dans la répartition des sièges aux partis.

Pour le dire autrement, l’élection de 2011 est étroitement liée au tournant historique de 2003. En décembre 2007, l’éviction de Christoph Blocher s’est soldée par l’élection d’une représentante de l’UDC. Eveline Widmer-Schlumpf était alors membre de l’UDC grisonne. Christoph Blocher perdait son siège, mais le parti sauvegardait formellement ses deux sièges. En somme, en 2007, le parlement a entériné la nouvelle répartition des sièges intervenue en 2003, lorsque le PDC avait perdu son siège à la faveur de l’UDC. A quelques exceptions près, la coalition parlementaire qui donne son soutien à Eveline Widmer-Schlumpf en 2011 l’avait déjà fait en 2007. De son côté, l’UDC a tenté hier une réparation de l’affront subi par son leader en 2007.

Quoi qu’il en soit, encore une fois, comme en 2003, la majorité du parlement a cautionné un changement de la répartition partisane, compte tenu du fait qu’Eveline Widmer-Schlumpf a changé de parti en 2008. Mais pour la première fois depuis 1959, le parlement a opté pour une présence élargie des partis au gouvernement, qui passent de 4 à 5. Au résultat: un nombre égal de sièges pour le plus grand (UDC) et pour le plus petit (PBD) des partis participant au gouvernement.

Finalement, le résultat des scrutins du 14 décembre est à la fois le produit d’une stratégie réussie de ténors de certains partis, d’une forte discipline des groupes parlementaires, mais également des incertitudes de l’UDC, le principal adversaire de la «continuité». Ses incertitudes – d’abord tactiques – sont la conséquence d’une double difficulté. La première tient à l’élaboration du deuil face au coup d’arrêt lors des dernières élections du Conseil national (premier recul depuis 95!) et aux défaites subies au Conseil des Etats compte tenu des ambitions affichées (pas d’avancées à la Chambre haute, mais la perte d’un siège).

La deuxième difficulté tient à l’exigence de trouver un nouvel équilibre entre les différentes sensibilités internes à l’UDC, qui tendent à se manifester précisément dans des moments critiques. Pour simplifier, la question pour elle est de savoir jusqu’où aller avec la ligne dure – contestation, attaque de l’establishment – et dans quelle mesure montrer une volonté de tisser des compromis, notamment avec les autres partis bourgeois. La quête de cet équilibre est d’autant plus compliquée que le garant de l’ancien équilibre, Christoph Blocher, a perdu beaucoup de son charisme et que la lutte pour sa succession est loin d’être achevée. Dans ce contexte critique, reprocher au parlement d’être incapable d’accepter un candidat éligible de la première force politique du pays, mais aussi souligner que les autres partis cherchent à l’exclure sera une stratégie porteuse pour l’UDC, en termes de cohésion interne, et lui donnera des arguments de poids pour mobiliser sa base lors des prochains référendums et initiatives. Pour toutes ces raisons, il est pour l’instant difficile d’imaginer que l’UDC soit prête à se priver des avantages compétitifs inscrits dans une position de parti à la fois de gouvernement et d’opposition.

Si tel est le cas, le gouvernement à cinq va durer, sans qu’aucun des partis n’ait la garantie de sauver l’un ou l’autre de ses sièges à la prochaine échéance. Ce qui semble s’imposer, c’est la continuité dans l’incertitude: dès lors, il ne faudra pas être surpris si les termes de «formule magique» et de «concordance», symboles disputés d’un âge d’or, continuent à habiter les campagnes électives du Conseil fédéral, selon les définitions que chacun et chacune voudra bien leur attribuer.

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