Opinion

L’appel au secours d’un musulman

La présomption de culpabilité vis-à-vis des musulmans et de leurs représentants domine aujourd’hui une large partie de la société, estime Pascal Gemperli, président de l’UVAM

Dans son courrier de lecteur du 28 août, Jacques-André Haury m’interroge sur la véracité de mes propos concernant le terrorisme prétendument chrétien, que j’ai tenus en tant qu’invité chez Simon Matthey-Doret. Pour satisfaire sa demande, voici quelques exemples: les milices anti-balaka en République centrafricaine, le Front de libération nationale du Tripura et le Conseil national socialiste du Nagaland en Inde, le Ku Klux Klan et d’autres groupes du suprémacisme blanc aux Etats-Unis ou encore l’Armée de résistance du Seigneur en Ouganda.

Les crimes commis par ces groupes vont des conversions forcées aux enfants soldats, des attentats terroristes aux massacres et des expulsions forcées au cannibalisme. Quant au bilan comparatif historique et contemporain de ces atrocités prétendument chrétiennes ou islamiques, tel que demandé par M. Haury, je laisse cela aux experts.

Le faire serait, en outre, trop enfreindre l’impératif coranique de la rivalité positive: «A chacun une orientation vers laquelle il se tourne. Concourez donc pour le bien. Où que vous soyez, Dieu vous réunira tous ensemble» (2: 148).

Le relativisme comme outil pédagogique

Quand je parle du terrorisme prétendument chrétien, le schéma selon lequel se déroule la réaction se répète: incrédulité, voire colère, face à ces propos «mensongers», puis consternation face aux faits.

C’est l’effet de ce changement de perspective, un outil emprunté à la médiation, qui permet une prise de conscience, un peu brusque, je l’admets, mais effective: la violence fait partie de la nature humaine et non d’une religion en particulier. Les religions sont conditionnées par la réalité humaine dans son contexte et son époque, avec ses évolutions et ses régressions. Le terrorisme est aussi islamique qu’il serait chrétien, à chacun de juger.

La violence fait partie de la nature humaine et non d’une religion en particulier

Parler du terrorisme prétendument chrétien n’est pas une tentative de relativiser son pendant islamique, comme certains me le reprochent. Je le voyais d’abord comme un outil pédagogique pour permettre une autre perspective en fonction de ce qui précède, puis comme un outil rhétorique pour restreindre le champ d’argumentation des démagogues qui tentent sans cesse d’établir un lien naturel entre islam et violence.

Mais plus je scrute le fond de ma conscience, plus je constate qu’il s’agit en réalité d’un appel au secours. Un appel contre la violence symbolique dont souffre notre communauté quasiment au quotidien.

Stigmatisation généralisée

«L’islam n’est pas compatible avec la démocratie», «entre l’islam et le terrorisme islamique, ce n’est pas une différence de nature mais de degré» ou «distinguer islam et terrorisme est absurde», voici quelques propos proférés non pas par des protectionnistes identitaires marginaux mais par des responsables politiques, parfois religieux, en Suisse.

Cette stigmatisation généralisée est arrivée au cœur de la société helvétique, la présomption de culpabilité vis-à-vis des musulmans et de leurs représentants domine aujourd’hui une large partie de la société.

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De nos jours, il est possible de proférer publiquement des accusations graves (de salafisme, de wahhabisme, etc.) contre des personnes irréprochables sans avancer d’éléments justificatifs.

Une soi-disant experte de l’islam en Suisse peut affirmer que la majorité des imams seraient d’obédience salafiste et que le courant modéré de l’islam serait quasi inexistant en Suisse tout en continuant à être invitée par les médias. Et pourtant, les accusations gratuites sont prohibées par l’art. 7 de la Déclaration des devoirs et des droits du/de la journaliste du Conseil suisse de la presse.

Deux phénomènes menacent aujourd’hui notre paix sociale, notre mode de vie: l’extrémisme dit islamiste et l’extrémisme des protectionnistes identitaires qui tentent d’empêcher la réalisation de la volonté constitutionnelle de vivre ensemble nos diversités dans le respect de l’autre et de l’équité. Je vois comme une obligation patriotique d’empêcher les deux à la fois d’infester notre société avec leurs idées dangereuses.

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