Revue de presse

L’Arabie saoudite pourrait reconnaître que Khashoggi a été tué «par accident»

Riyad envisage d’admettre que le journaliste saoudien est mort lors d’un interrogatoire qui aurait mal tourné au consulat saoudien à Istanbul, rapportent lundi des médias américains. La famille royale saoudienne tente ainsi de se dédouaner

Selon la chaîne télévisée d’information en continu CNN, qui cite deux sources anonymes, le royaume wahhabite d’Arabie saoudite préparerait un rapport dans lequel il tenterait de minimiser son implication dans la disparition choquante de l’éditorialiste – critique modéré du pouvoir – Jamal Khashoggi. Le document, avance une de ces sources, conclurait que l’opération a été menée «sans autorisation ni transparence» et que «les personnes impliquées seront tenues pour responsables». «Les autorités turques ont pu fouiller le consulat et disposeraient d’éléments audio prouvant que le reporter a été tué sur place», rapporte par ailleurs Al-Jazira.

Boum. Résultat: les cours du pétrole continuent de monter ce mardi en Asie à la suite des multiples rebondissements de cette trouble affaire. Et le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, doit rencontrer dans les heures qui viennent le roi Salmane pour en discuter. Lequel «pourrait se trouver marginalisé si la thèse de l’assassinat du journaliste saoudien était avérée. Quelle que soit l’issue de cette affaire, il y aura un avant et un après», juge Le Figaro.

Cela faisait un bon moment que les enquêteurs turcs partaient du principe que Khashoggi avait été «assassiné par des agents secrets saoudiens». Le site Eurotopics explique aussi que «Riyad a proféré la menace de représailles dans l’hypothèse où des sanctions économiques seraient prises contre le royaume. Une mesure que préconisent cependant beaucoup d’éditorialistes, qui s’étonnent de cette prise de conscience si tardive face au régime saoudien.»


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Et puis voilà ce très arrangeant, mais peu crédible, «killed by mistake». La position permettrait à la famille royale saoudienne, selon des sources proches du dossier mentionnées par le Wall Street Journal, de «se dédouaner d’une implication directe» dans la mort de Khashoggi, ce journaliste exilé aux Etats-Unis depuis 2017, collaborateur du Washington Post, qui n’a plus donné signe de vie depuis le 2 octobre après s’être rendu au consulat saoudien à Istanbul pour des démarches administratives en vue de son mariage avec une citoyenne turque.

L’Arabie saoudite assurait jusqu’ici qu’il avait quitté la représentation diplomatique peu de temps après, mais n’avait pas été en mesure d’en apporter les preuves. Puis elle s’est énervée face aux accusations montant de partout. Le titre était d’ailleurs écrit «en gros, en rouge, et pour ceux qui n’auraient pas compris, il était également traduit en anglais», précise Courrier international: «Ne mettez pas notre patience à l’épreuve!» C’est en effet «le poing levé» qu’Okaz, un des plus grands quotidiens saoudiens, a sonné la charge ce lundi.

«L’Arabie saoudite n’accepte aucune menace, dit-il. Nous répondrons à toute mesure [prise contre nous] par une mesure un cran au-dessus», ajoute le sous-titre, en reprenant la dépêche publiée la veille par l’agence de presse saoudienne SPA, citant comme source «un responsable». Okaz consacrait trois pages entières à cette affaire, pour marteler que le royaume resterait «ferme, gouvernement et peuple unis, comme à son habitude, quelles que soient les circonstances et quelles que soient les pressions».

Las, de son côté, la fiancée du journaliste affirme toujours que Khashoggi n’est pas ressorti du consulat. Jusqu’à ce qu’un haut fonctionnaire et un membre de la police turque ayant requis l’anonymat annoncent ce lundi qu’Ankara avait obtenu un enregistrement sonore démontrant qu’il y a bien été assassiné. Selon des sources proches des services de sécurité turcs, il y a été tué par une équipe d’une quinzaine de Saoudiens repartis le jour même dans leur pays.

Après s’être entretenu par téléphone avec le roi saoudien Salmane, le président américain, Donald Trump, a émis lundi une hypothèse allant dans le sens du contre-rapport que préparerait Riyad. «Je ne veux pas spéculer à sa place, mais il m’a semblé que, peut-être, cela pourrait être le fait d’éléments incontrôlables. Qui sait?» s’est interrogé le président. Plus tôt dans la matinée, il avait évoqué cet échange dans un tweet disant qu’il venait «de parler au roi d’Arabie saoudite qui dit tout ignorer de ce qui a pu arriver à «notre citoyen saoudien». […] J’envoie immédiatement notre secrétaire d’Etat pour rencontrer le roi», avait-il écrit:

Mais que s’est-il exactement passé cette nuit? «Un convoi de six voitures est arrivé dans la représentation diplomatique sous haute sécurité, lundi peu après 19 heures locales, précise Le Monde. Les policiers, certains en uniforme et d’autres en civil, sont immédiatement entrés dans le bâtiment. Un groupe de Saoudiens censés participer à la fouille était arrivé sur place environ une heure plus tôt. A l’issue d’une perquisition sans précédent d’une durée de huit heures, les membres de l’équipe turque ont regagné leurs véhicules et ont quitté les lieux. Ils ont emporté des échantillons, notamment de la terre du jardin du consulat.»

«Dans le même temps, Donald Trump vient de menacer Riyad d’un «châtiment sévère», la Turquie met la pression et la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne se sont fendus d’une déclaration commune, demandant une enquête crédible», explique le site d’information pro-Kremlin Fr.sputniknews.com. Ils défendent en ce sens la liberté d’expression, rappellent Les EchosPourtant, cet été, se souvient opportunément Die Presse en Autriche, «quasiment aucun Etat occidental» ne s’était rangé aux côtés d’Ottawa, qui, «pour avoir critiqué la détention de militantes des droits des femmes par Riyad, avait été frappé d’ostracisme diplomatique et financier par l’Etat du Golfe».

Des gouvernements «complices des dictateurs»

De fait, jusqu’à aujourd’hui, les différents gouvernements, de Berlin à Washington, n’osaient «élever la voix de peur de mettre en péril les contrats et les ventes d’armes de plusieurs milliards conclus avec l’Arabie saoudite». Ces leaders et ces gouvernements «élus démocratiquement sont les complices des dictateurs et des despotes responsables, ou du moins font-ils comme si de rien n’était», enchaîne le Guardian.

Le Washington Post, pour sa part, relayé par Courrier international, a dénoncé le «deux poids, deux mesures» du locataire de la Maison-Blanche: «Il est prompt à croire à l’absence d’ingérence russe lors de l’élection de 2016 ou aux promesses du pouvoir dans l’affaire Khashoggi sur la seule foi des paroles de Vladimir Poutine ou du prince héritier Mohammed ben Salmane. En revanche, il a balayé lundi d’un revers de main le test ADN établissant l’héritage indien de la sénatrice Elizabeth Warren, qu’il nie depuis des mois.»

Mais pour l’islamologue franco-syrien Bassam Tahhan, également interrogé par Russia Today, tout cela «n’est qu’un écran de fumée». Il assure que ces événements «arrangent bien les Etats-Unis et plusieurs pays occidentaux, qui pourraient s’en servir comme d’un levier de pression dans le cadre de futurs échanges commerciaux».

La propagande russe n’est pas la seule à exploiter le filon d’un sujet très porteur dans un climat de quasi-guerre froide entre Moscou et Washington, sur fond de conflit enlisé en Syrie et d’alliances complexes entre les différents acteurs au Proche-Orient. Sans compter l’impact sur Israël. Car il faut tout de même rappeler que le président américain a complètement renversé la politique de Barack Obama dans la région. D’après un éditorialiste du Washington Post, Mohammed ben Salmane et le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, «en ont profité pour agir de façon irresponsable, comme le montre aujourd’hui l’affaire Khashoggi». Sur Twitter, aussi, les spéculations vont bon train:

A Riyad, «le régime tranche têtes et mains; il traite les femmes comme de simples machines à enfanter soumises à leur époux; il sévit de manière impitoyable contre les dissidents; il est responsable, enfin, de crimes de guerre et d’une catastrophe humanitaire au Yémen», accuse De Volkskrant, aux Pays-Bas. «Mais tout cela ne nous a pas vraiment dérangés, pour deux raisons: le pétrole et la guerre contre Daech. […] La disparition de Khashoggi a visiblement été le crime de trop.»


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Quelques articles de Jamal Khashoggi dans le «Washington Post»

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