Revue de presse

L’Argentine s’enfonce dans la crise, et ça risque bien d’empirer

Tétanisé par l’idée que le péronisme-kirchnérisme revienne bientôt au pouvoir, le grand pays latino-américain souffre d’une importante fuite de capitaux et de forces vives, vers le Chili notamment. D’où le contrôle des changes qui vient d’être réinstauré, face au dollar

Le contrôle des changes, cet instrument conçu pour lutter contre la fuite des capitaux et la spéculation, consistant plus particulièrement en des mesures prises par un gouvernement pour réglementer l’achat et la vente de monnaies étrangères par ses ressortissants, est donc entré en vigueur lundi en Argentine. Il est imposé aux entreprises et aux particuliers. Résultat immédiat: les premières files d’épargnants angoissés se sont formées aux portes de banques, ceux-ci désirant retirer leurs dollars sans retard.

Lire aussi: Début du contrôle des changes et queues devant les banques en Argentine

Ces mesures, qui resteront en vigueur jusqu’au 31 décembre, font suite à plusieurs semaines d’incertitudes sur les marchés et de forte dépréciation de la monnaie argentine, qui s’échange aujourd’hui à 58,41 pesos pour un dollar – le peso a chuté de 20% en deux semaines. Mais elles font aussi suite «à l’annonce surprenante», faite le 28 août dernier, «que l’Argentine allait rééchelonner le remboursement de 101 milliards de dollars de dettes», fait remarquer le Financial Times.

Ainsi, le décret publié dimanche au Bulletin officiel argentin exige des entreprises exportatrices qu’elles changent en pesos les dollars entre cinq et quinze jours ouvrables après l’encaissement. Des restrictions que le président argentin, Mauricio Macri, au centre droit, «s’était empressé de supprimer à son arrivée au pouvoir», à la fin de 2015, rappelle Courrier international. Mais «le spectre du défaut de paiement plane» de nouveau, disent Les Echos.

Quant aux particuliers, ils ne pourront effectuer de virements à l’étranger de plus de 10 000 dollars, ni acheter des devises pour un montant supérieur à cette somme sans autorisation de la Banque centrale d’Argentine (BCRA). Sauf s’il s’agit, comme pour les entreprises, de «financer des importations ou de rembourser une dette libellée dans une monnaie étrangère», précise le quotidien péroniste-kirchnériste Página 12.

«Nous pensons que ces mesures vont fonctionner. Elles font partie d’un programme», selon Hernan Lacunza, en référence à la demande faite au Fonds monétaire international (FMI) d’un rééchelonnement de la dette du pays de 57 milliards de dollars auprès de l’institution. Selon l’accord signé en 2018, les premiers remboursements doivent intervenir en 2021.

«Le contrôle de capitaux peut aider à prévenir l’instabilité du taux de change, mais constitue un précédent inquiétant» avant un éventuel changement de gouvernement, le 10 décembre prochain, estime le cabinet Capital Economics. C’est que le péroniste de centre gauche Alberto Fernandez fait désormais figure de favori pour le scrutin présidentiel du 27 octobre, après sa large victoire aux élections primaires où il a remporté 47% des suffrages. Loin devant Mauricio Macri (32%), qui brigue un second mandat…

Ironie de l’histoire, ce dernier «a dû se rendre et mettre en œuvre l’une des mesures qu’il reprochait le plus au kirchnérisme, soit à sa prédécesseure Cristina Kirchner, présidente de l’Argentine de 2007 à 2015», constate le quotidien espagnol El País. Une analyse que partage le journal argentin Clarín, qui parle de «capitulation». Dans un océan de larmes pour un pays qui n’en finit décidément pas d’en verser:

«Sur le fond du problème, Mauricio Macri est évidemment responsable» de la crise actuelle, aux yeux de Radio France internationale. Les Argentins l’avaient élu «pour en finir avec les recettes artificielles de Cristina Kirchner. Premier péché de ce néolibéral: il tergiverse avant de mettre en œuvre l’orthodoxie promise pour rétablir les comptes publics. En clair, l’Etat argentin continue à vivre au-dessus de ses moyens en empruntant à l’extérieur, en dollars, un vrai poison pour la monnaie du pays.»

Le nouveau gouvernement a eu beau s’abstenir jusqu’à présent de restreindre les retraits bancaires, la mesure connue sous le nom de corralito qu’il vient de décréter, mais déjà appliquée à la fin de l’année 2001, avait déclenché la pire crise politique et économique de l’histoire du pays. «Le système financier est solide», assure pourtant le président de la Banque centrale d’Argentine, Guido Sandleris, expliquant que la moitié des dépôts en dollars se trouvent à la canque centrale et le reste dans les banques de détail ou sous forme de prêts à des exportateurs:

Reste que «la situation n’est guère encourageante pour les investisseurs». Alors les Argentins «ont le regard tourné» vers le Chili «depuis plusieurs mois», selon la passionnante analyse de La Tercera de Santiago. «Après la crise de 2008», nombreux sont nos voisins à s’être «installés ici en peu de temps» et «cette année, le même phénomène se reproduit», indique Max Vicuña, associé du cabinet de recrutement Amrop. La multinationale DNA Human Capital, de son côté, s’est mise «à crouler sous les CV»:

Les Argentins savent ce qui va se passer. Ils s’attendent à une période de crise, d’incertitude, de hausse de la pression fiscale, et ils en ont assez

Les cabinets de recrutement s’accordent à dire que, en 2015, avec l’arrivée de Macri au pouvoir, l’immigration en provenance d’Argentine avait ralenti. «Je connais personnellement beaucoup d’Argentins qui s’étaient installés au Chili et qui sont alors rentrés au pays», précise le directeur de la maison de recrutement. «Mais, aujourd’hui, les gens ont déchanté. Rien ne s’est passé comme ils l’auraient souhaité.» C’est notamment «la confiscation des fonds de pension qui a fait déborder le vase», en privant beaucoup de citoyens «de la majorité de leurs économies».

«Hautement qualifiés» et «performants»

Et La Tercera de conclure: «Les Argentins sont hautement qualifiés, performants, ils ont des diplômes et parlent plusieurs langues, et, pour ces raisons, ils sont appréciés sur le marché du travail. Selon Max Vicuña, un cadre argentin est aujourd’hui autant demandé qu’un chilien, ce qui n’était pas le cas il y a dix ans. […] Comme le dit Luis Garreaud, le partenaire local du cabinet de recrutement Egon Zehnder:

«Les Argentins ont compris que si le kirchnérisme revenait au pouvoir, les choses allaient se compliquer. Dans ce cas, ils n’en seront que plus nombreux à venir au Chili, ça ne fait aucun doute»

Radio France internationale précise que «l’Argentine a déjà été huit fois en défaut de paiement». Le FMI est déjà venu 21 fois à sa rescousse, ce qui l’a rendu «plus que méfiant». Et malgré le fait que Mauricio Macri soit «un ami de Donald Trump, et les Etats-Unis un acteur de poids au sein du FMI», c’est la débâcle annoncée une nouvelle fois. Alors «le FMI consulte, réfléchit». Il a «de gros doutes sur l’attitude du futur président», qui s’oppose à lui. Et puis il y a aussi, pour ne rien arranger, cette «forme de vacance à la tête» du fonds, la Bulgare Kristalina Georgieva, candidate des Européens pour succéder à Christine Lagarde, n’ayant toujours pas été intronisée.

«Au bord de l’abîme»

L’économie argentine, en récession depuis 2018, connaît une des inflations les plus élevées du monde (25,1% entre janvier et juillet, 54,4% sur les douze derniers mois), une baisse de la consommation, des fermetures de commerces et une augmentation de la pauvreté (32% en 2018) et du chômage (10,1% cette année). Bref, l’Argentine se trouve «au bord de l’abîme», explique un blog de Mediapart.


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